Les réserves des Grecs face à la guerre sont, c’est une évidence, très loin du rejet que cette dernière inspire aujourd’hui à une part croissante des populations européennes. Ce pacifisme, dont le conflit en ex-Yougoslavie a certes montré qu’il était tout relatif, a une histoire. Et une matrice sanglante: le premier conflit mondial et l’expérience, sur une échelle jamais connue jusque-là, de combats meurtriers et absurdes pour des avantages militaires dérisoires.

C’est cette matrice que Galit Haddad explore à partir du cas français. Plus qu’à la réalité, déjà bien explorée, du vécu des poilus et des mutineries de 1917, elle s’attache aux mots avec lesquels s’exprime la protestation pacifiste, qu’elle émane de l’arrière ou du front.

La première se dit dans les manifestes de Zimmerwald en 1915 et de Kienthal en 1916, dans les articles publiés par Romain Rolland dans le Journal de Genève dès septembre 1914, dans des tracts et des publications parfois clandestines. Sous sa forme la plus radicale, elle reprend le credo internationaliste que la mobilisation d’août 1914 avait balayé.

Elle se manifeste dès septembre, avec les victoires alliées sur la Marne: pour ceux qui avaient consenti à la guerre, que tous auguraient courte, au nom de la patrie en danger, le moment est venu d’y mettre fin. La poursuite des affrontements dans une guerre de positions enracine cette opposition, qui toutefois reste éclatée sur des lignes de fracture politiques et stratégiques qui l’affaiblissent.

La protestation du front s’exprime avant tout dans les lettres envoyées des tranchées. La surveillance croissante à laquelle sont soumis ces courriers permet toutefois d’en brosser un tableau détaillé.

Le sacrifice des «petits»

Les poilus reprennent volontiers, pour protester contre leur sort, les figures propagées dans les discours internationalistes de l’arrière – notamment l’image de «petits», ouvriers ou surtout paysans, sacrifiés pour permettre aux «gros» restés à l’abri à l’arrière de s’enrichir et de festoyer. Mais leur protestation suit une logique propre, étroitement déterminée par les conditions sur le front.

Dans les deux premières années de la guerre, c’est à quelques exceptions près la volonté de se battre et la confiance dans la victoire qui prédominent. Le tournant s’amorce à l’approche du troisième hiver de guerre, avec l’échec de l’offensive alliée sur la Somme – une bataille qui a vu périr un demi-million d’hommes pour un quasi match nul.

Les souffrances endurées dans les tranchées, dès cette époque, perdent pour beaucoup tout vernis héroïque. De plus en plus de lettres évoquent un abattoir, une boucherie, où les poilus seraient des victimes impuissantes, souvent comparées défavorablement à des animaux «qui eux, au moins, ont de la paille». Plus que sur le soldat d’en face, c’est sur les planqués et les fauteurs de guerre que se déverse la haine.

Tandis qu’à l’arrière, l’arrivée au pouvoir de Clemenceau en novembre 17 signe une mobilisation sans pitié contre le «défaitisme», ce dernier se répand dans les tranchées pendant toute la première moitié de 1918. Les espoirs suscités par la Révolution russe ont fait place à la réalité d’un lâchage militaire qui oblige les Alliés à reculer. Pour les poilus, l’idée d’une défaite acceptée tant qu’il est temps n’est plus taboue. L’Alsace et la Lorraine, font valoir plusieurs lettres, ne méritent pas tant de sang français.

L’offensive victorieuse de l’automne 1918 change la donne. Le moral revenu, on se dit prêt à mourir au combat, voire à y passer encore un hiver s’il le faut. Mais la victoire n’effacera pas l’expérience de la «boucherie» qui a précédé. Et cette expérience pèsera, jusqu’à ce qu’il soit trop tard, sur les réactions françaises aux provocations de Hitler. Avec pour résultat un nouveau conflit encore plus meurtrier – 40 millions de morts en Europe – et un nouveau pacifisme dont l’avenir dira ce qu’il peut durer.

Galit Haddad, «1914-1919. Ceux qui protestaient», Les Belles Lettres, 430 p.