On se souviendra longtemps de ce début-là. Bakkhantes d'après Euripide, mis en scène par Omar Porras au Forum Meyrin près de Genève, s'ouvre par une vision. On hésite ici à en dévoiler le mystère tant il est préférable de s'y laisser prendre. Il faut néanmoins dire, pour savoir de quoi l'on parle, que le dieu Dionysos se fait d'abord entendre en voix off. Il rappelle au public qu'il est le fruit des amours de la mortelle Sémélé et de Zeus en personne. Sa mère est morte brûlée pour avoir demandé à son amant de lui apparaître dans tout son éclat divin. Zeus sauva son rejeton en le cousant dans sa cuisse. Mais la famille mortelle de Dionysos ne crut jamais à cette histoire d'accouplement divin et de cuisse cousue. Dionysos part semer le trouble en Orient avec son armée de femmes. Il revient maintenant en vainqueur soumettre Thèbes, sa ville natale, à son culte. Et plus particulièrement son cousin Penthée, roi de la ville, et sa tante, Agavé.

Tandis que Dionysos énonce ses desseins, une farandole en ombres chinoises se forme sur la scène. Hommes, femmes, nus, s'avancent dans une torpeur de rêve. Leurs poses rappellent immédiatement les scènes de danse des vases grecs antiques. Ces silhouettes susurrent une mélopée lancinante (composée par Laurence Revey), douloureuse comme un souvenir d'enfance perdue, douce comme un giron maternel. On se sent appelé par cette ronde comme si elle nous était connue depuis toujours. En quelques minutes, la troupe du Teatro Malandro a donné corps au souffle originel du mythe.

Malheureusement, le voyage n'est pas encore à la hauteur de ce prologue initiatique. Pas encore car Bakkhantes a tous les atours du work in progress cher à Omar Porras. Cette alchimie basée sur la recherche constante et la mise en péril perpétuelle a besoin de temps pour briller pleinement. Visiblement cette fois-ci, l'équipe a dû se contenter d'un temps de préparation réduit et la première représentation de mercredi ressemblait fort à une répétition générale. Le spectacle se présente encore comme une suite de tableaux – saisissants de savoir-faire visuel ou en mal de rythme et de souffle – et non pas comme un tout. Autre point faible: les confrontations entre le duo central de la tragédie, à savoir Dionysos et Penthée, roi sûr de sa force et de sa raison. Si Anne-Cécile Moser est étonnante d'ambiguïté dans le rôle du dieu, Omar Porras cherche toujours son Penthée. Sur ces bases flottantes, les effets pyrotechniques qui ponctuent le spectacle résonnent parfois dans le vide.

L'ossature du projet est néanmoins claire: faire du corps le lieu ultime des subversions dionysiaques. Subversions? Dieu étranger qui vient secouer Thèbes si fière d'être grecque, dieu travesti qui renverse les rôles sexuels, dieu comédien, capable d'incarner tous les rôles pour mettre à bas la raison castratrice, hypocrite et limitée, Dionysos est une bombe. Une scène particulièrement réussie condense à elle seule les intentions de mise en scène. Aguiché par les phrases sibyllines de Dionysos, Penthée cède finalement à la tentation, c'est-à-dire à l'inimaginable: il accepte de se déguiser en femme pour aller observer de loin les bacchantes danser sur la montagne. Sur la scène du Forum Meyrin, le travestissement du roi devient un rituel sadique. Penthée n'a pas voulu être un comédien – adorateur de Dionysos, qui peut enfiler un costume et se muer en homme, en femme, en jeune, en vieillard, le temps d'une transe, d'une représentation. Non, pour devenir femme, Penthée doit se faire arracher le sexe, signe annonciateur de sa prochaine mise à mort.

Bakkhantes d'après Euripide. Mise en scène Omar Porras. Avec Céline Bolomey, Céline Le Pape, Joan Mompart, Ariane Moret, etc. Forum Meyrin, Genève, loc. 022/ 989 34 34. Jusqu'au 30 janvier.