C’est un jaillissement bigarré, irrépressible, comme si l’imaginaire de 100 millions de kids déferlait. Une charge de super-héros s’élance autour de la Maison d’Ailleurs, repeinte en mauve. On reconnaît Wonder Woman, Spider-Man, Captain America, Batman, Hulk, Superman… Cette lame de fond est signée Mr Garcin. L’artiste français, qui porte cagoule comme un justicier masqué de seconde zone, perpétue l’art millénaire de la mosaïque. Mais aux tesselles, il substitue des images découpées dans des comix. Sa première œuvre, l’œil de Spider-Man a été repérée sur internet par Marvel et, depuis ce jour, Mr Garcin est régulièrement mandé pour faire la une des numéros spéciaux. Il faut compter quatre à six semaines pour créer un de ces portraits pointillistes – et une vingtaine de magazines démantibulés…

N’en déplaise aux zélateurs des humanités gréco-latines, les super-héros américains ont la main mise sur la culture contemporaine. La Maison d’Ailleurs en prend acte. Dans Transformations!, elle décrypte l’avènement de cet envoûtement à travers les mutations des justiciers américains en justaucorps. «Il ne s’agit pas d’un historique des super-héros, mais de leur transformation, des liens qu’ils entretiennent avec la culture, la politique ou l’idéologie», précise Marc Atallah, grand timonier du musée yverdonnois.

D’où sont issus ces athlètes aux poings d’acier? D’un syncrétisme. Des pulp magazines, des romans de gare, de la figure d’«hommes forts» comme Buffalo Bill, de héros antiques. Artiste d’obédience steampunk, Sam van Olffen représente Superman en Jésus-Christ et Batman en Abraham Lincoln. Les progrès de l’imprimerie, le succès des journaux déterminent l’avènement de la bande dessinée aux Etats-Unis. Le Vieux Continent résiste, comme le démontrent des planches de Little Nemo nettoyées de leurs phylactères au profit de notices qui «textualisent l’image». La poussée est toutefois incoercible.

Affiches soviétiques

Superman, le premier des super-héros, séduit les jeunes lecteurs européens pendant la guerre. Il apparaît dans Le Journal de Spirou, sous le nom de Marc Hercule Moderne. Ailleurs, il s’appelle Yordi ou François l’Imbattable. Co-commissaire de l’exposition et grand collectionneur de comics, Jean-Michel Ferragatti présente des témoignages amusants de la confusion qui, entre rationnement d’encre, morale catholique, censure allemande et indolence éditoriale, règne dans les strips américains. Ainsi, l’appellation Masque rouge renvoie indifféremment à Batman et au Fantôme du Bengale…

Lire aussi: Monstres, nos semblables, nos frères

Soumis au Comics Code Authority, les justiciers masqués sont garants de l’ordre moral et propagandiste des vertus américaines. Green Lantern rappelle que la drogue est plus mortelle que la bombe atomique; Batman est anéanti en découvrant Robin une aiguille dans le bras… Se demandant ce qui se serait passé si Superman n’avait pas atterri au Kansas, mais en Ukraine, l’artiste macédonien Zoran Cardula emprunte les codes graphiques des affiches soviétiques pour représenter un Captain America qui, les yeux levés vers l’avenir radieux, rappelle que «Selon Lénine, il faut vivre et combattre».

La censure est vigilante. Le sexe et la violence sont proscrits. Parmi les «tarzanides» (émules féminins de Tarzan) qui foisonnent, Sheena, alias Panthère Blonde, se voit confisquer son poignard ou rallonger sa tunique au gré des frilosités. Les super-héros en collants étant souvent accompagnés d’un faire-valoir juvénile, le spectre hideux de l’homosexualité se profile. Alors, fatigués de ruser, les auteurs lancent leurs personnages à l’assaut des extraterrestres. Plus tard, ils inventeront le graphic novel qui, passant par les grands distributeurs, contourne le Comics Code.

Catastrophes géantes

Les super-héros ne sont pas au bout de leurs métamorphoses. Ils s’adonnent aux joies du cross over, soit un entrecroisement d’univers se jouant entre éditeurs, créateurs et univers quand Batman et Superman unissent leurs forces ou Spider-Man rallie les Avengers… Ces coalitions sont susceptibles de provoquer des incohérences, des paradoxes. Alors là, c’est reboot: on met tout à plat et le héros redémarre à zéro. Certains spectateurs de Spider-Man: No Way Home ont cru perdre la raison en voyant apparaître à l’écran l’homme-araignée en trois exemplaires, incarnés par les différents titulaires du rôle depuis 2002… Pas de panique et bienvenue dans le multivers, une zone fondée dans les années 1940 déjà, qui se base sur un concept de physique théorique dans l’espoir de sauvegarder la vraisemblance narrative. Il y a donc d’autres planètes Terre, où se reposent les héros de l’Age d’or et de l’Age d’argent. La Maison d’Ailleurs propose un écran interactif pour se repérer parmi une cinquantaine de mondes parallèles.

Parfois, on demande à Marc Atallah si les super-héros vont durer. Ils n’ont pas plus de raison de disparaître qu’Achille, Ulysse, Beowulf ou Arthur. Mais ils vont connaître d’autres transformations encore. Dans une salle sombre, un Batman grandeur nature, agenouillé sur un tapis de houille, considère son logo en train de fondre. Il comprend peut-être qu’on touche à la fin des grandes valeurs incarnées par les super-héros et d’une certaine représentation de la virilité. Il saura rebondir.

«Transformations!» et «Musclor et les Maîtres de l’univers».Yverdon-les-Bains. Maison d’Aillleurs. Du 6 février au 8 janvier 2023