La haine du théâtre. Jean-Jacques Rousseau considérait la scène comme le lit des vices, des postures et des impostures. Il pourfendait l’acteur aux mœurs dépravées, le spectateur à l’oisiveté écœurante. C’est le propos de sa fameuse Lettre à d’Alembert, ce texte qu’il écrit en 1758, en réponse à l’article de d’Alembert sur Genève dans l’Encyclopédie. L’écrivain français Michel Deutsch y a piqué des morceaux qui seront dits à Genève par une demi-douzaine d’acteurs le temps d’un voyage, du Théâtre Saint-Gervais à l’Ilot 13.

Auteur nourri de philosophie, Michel Deutsch butine dans les jardins des Lumières depuis longtemps. De Jean-Jacques Rousseau, il admire le style et la pensée, l’art aussi d’émoustiller son époque, de Robespierre à Emmanuel Kant, jusqu’à Hölderlin et Marx au XIXe. Mais il refuse l’idée d’une célébration, ou du moins l’esthétique souvent pompière qu’elle colporte. Sa pierre à lui viserait plutôt à déséquilibrer le monument. «J’étais à Genève le 28 juin, jour anniversaire du tricentenaire, et j’ai assisté à une cérémonie où des édiles paradaient suivis d’une fanfare, raconte-t-il. Je me suis dit: «Quelle ironie!» Genève a fait brûler L’Emile et aujourd’hui elle se met à genoux devant son auteur. Jean-Jacques Rousseau opposait à la représentation la fête. C’est cet esprit festif que nous voudrions interroger.»

Bal pour tous à l’arrivée

Fermez les théâtres! Telle est l’injonction qui sert de titre à ce spectacle fugue. Le public est invité à monter dans un car touristique stationné devant le théâtre. Puis à se laisser balader, guidé par le directeur de Saint-Gervais Philippe Macasdar, dans le quartier de Saint-Jean, de la rue des Confessions à celle du Contrat-Social, de celle du Vicaire-Savoyard à celle du Devin-du-Village. Pèlerinage? Oui, mais irrévérencieux et ironique, à la manière de Michel Deutsch. Des haltes sont ménagées, autant de guets-apens intellectuels où s’illustreront les acteurs Jeanne de Mont, Lucie Zelger, Julien Tsongas, Hanni Lee et Max Jacot.

«L’idée, c’est que le spectateur soit rappelé à sa condition qui est trop souvent celle d’un touriste, pas assez celle d’un acteur, raconte Michel Deutsch. Je voudrais qu’ici il sorte de ses gonds, qu’il s’interroge sur ce qu’il espère de la représentation.» Le voyage s’achève significativement à l’Ilot 13, haut lieu de la vie alternative genevoise. L’auteur y a fait poser un parquet de bal, avec un piquet couronné de fleurs, comme Rousseau le préconise dans sa Lettre à d’Alembert . Les spectateurs touristes entreront dans la danse. Alors, fête ou trompe-l’œil?

Fermez les théâtres! Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, Genève, 20h30, jusqu’au 16 juillet. Loc. 022 908 20 20.