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Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, «Bande de titre entourant la pochette pour la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France», 1913, aquarelle au pochoir, 23,5 x 35 cm.
© Pracusa / Miriam Cendrars / Source: Bibliothèque de la Ville, La Chaux-de-Fonds, Cabinet des arts graphiques

Exposition

Le Transsibérien fait halte à Montricher

La Fondation Jan Michalski, à Montricher, met à l’honneur «La Prose du Transsibérien» de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, livre mythique de 1913 et pièce fondatrice de la modernité

Il y a 130 ans naissait Frédéric Sauser, dit «Freddy», à La Chaux-de-Fonds, rue de la Paix 27. Celui qui allait devenir le célèbre poète et romancier Blaise Cendrars part pour la Russie, en 1904, à l’âge de 17 ans, travailler pour l’horloger Henri-Albert Leuba. C’est là, peut-être, qu’il découvre les affiches vantant le futur «transsibérien», colossale voie ferrée alors en chantier, achevée en 1916, qui conduira de Moscou à Vladivostok, traversant près de mille gares et neuf fuseaux horaires. De ce train mythique, voulu par le tsar, il s’inspirera pour signer l’un des poèmes phares de la modernité, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.

Ces 445 vers paraissent en 1913 à Paris, dans une maison d’édition fondée par lui, Les Hommes nouveaux, et dont le siège n’est autre que sa chambre. Ce texte retentissant lui vaudra d’être baptisé par l’écrivain Dos Passos «L’Homère du Transsibérien». Et tant pis s’il n’est probablement jamais monté à son bord. A sa fille, Miriam Cendrars, qui lui demandait en 1934: «Dis donc, Blaise, le Transsibérien, tu l’as vraiment pris?» Il répondra: «Qu’est-ce que cela peut te faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous!»

Leporello novateur

Cendrars est très à l’honneur depuis 2013, année de son entrée dans la collection de la Pléiade. On avait, alors, fêté les 100 ans de son œuvre séminale, La Prose du Transsibérien. L’exposition de Montricher, sous la direction de Christine Le Quellec Cottier, permet de revenir aujourd’hui plus en détail sur sa conception et sa réalisation, avec des prêts venant notamment du Centre Pompidou, à Paris. On peut y admirer trois exemplaires du livre (tous uniques, puisque réalisés en partie au pochoir), des tableaux, des photographies, des lettres, des éditions originales…

Si le poème marque les esprits, c’est parce qu’il est publié sous la forme d’un leporello novateur. Dans ce livre d’artiste, le texte côtoie une œuvre de Sonia Delaunay. L’ouvrage déplié mesure deux mètres de long. A l’époque, Cendrars prévoit d’en imprimer 150 exemplaires, pour atteindre, au total, pratiquement la hauteur de la tour Eiffel. Cette même tour que l’on retrouve dans les tableaux de Robert Delaunay, mari de Sonia, et dont Cendrars avait fait, dans le poème Tour, un totem d’une modernité virile et conquérante: «Feux/Chocs/Rebondissements/Etincelle des horizons simultanés/Mon sexe/O Tour Eiffel!»

La Prose du Transsibérien raconte justement un voyage vers Paris, phare intellectuel et créatif. Le poète est à bord avec son double féminin, la petite Jehanne, une prostituée, qui lui demande fréquemment: «Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?» Dans cette évocation fulgurante, ce voyage sensuel dans la modernité, le poète se réjouit d’avoir «rassemblé les éléments épars d’une violente beauté». «De la vie, de la vie. Du rouge et du bleu, du rêve et du sang, comme dans les contes.»

Petit jeune homme

Pourtant, devant ces leporellos, c’est aussi une grande douceur qui affleure, la subtilité de l’œuvre de Sonia Delaunay. Cette dernière rencontre Cendrars chez Apollinaire, en janvier 1913. C’est un coup de foudre amical. Il n’a pas encore sa fameuse trogne gouailleuse, la clope au bec. Elle découvre, «assis sur un grand divan, un petit jeune homme frêle et blond».

Un dialogue s’engage, entre la poésie de Cendrars et le style pictural des Delaunay, mari et femme. Ces derniers pratiquent le «simultanisme», un art visant à dissoudre les formes pour donner l’impression de mouvement. Avec Sonia, La Prose du Transsibérien deviendra «le premier livre simultané». Mais à l’époque, la guerre des «-ismes» fait rage. Cubisme, futurisme… une controverse éclate. Chacun veut être le plus avant-gardiste. La tête de Turc de Blaise, un certain Barzun, revendique la paternité du premier «poème simultané». On se crêpe le chignon par revues interposées.

Lire aussi: Blaise Cendrars: «Je n’ai plus envie d’aller nulle part»

Le souffle destructeur de la Première Guerre répondra à la fascination du progrès, de la vitesse, des machines… Le Suisse Cendrars s’engage pour l’armée française. Il reviendra amputé de sa main droite, déchiquetée par une rafale de mitrailleuse. C’était la main avec laquelle il écrivait. Mais La Prose ne sera pas oubliée. Trente ans après sa création, en juin 1953, Cendrars note dans son agenda, après avoir entendu son texte à la radio: «Le poème est beau, plein de sève et de suc, sain, nourrissant une belle coulée de lave et de réalité. Toute l’époque y est. C’est prophétique.» On constate encore sa force aujourd’hui.


«Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, La Prose du Transsibérien», Fondation Jan Michalski, Montricher, jusqu’au 30 décembre.

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