Comme on prend des paquebots pour traverser l'Atlantique, on prend un train, le Transsibérien, lorsqu'il faut traverser et raconter le continent russe. On le sait depuis Blaise Cendrars, inlassable voyageur: «Le train retombe toujours sur toutes ses roues», écrit-il, rassurant, dans sa célèbre Prose du Transsibérien. Mais cette prose est centenaire depuis 2013, et la roue tourne. Vladimir Poutine, contrairement à ses prédécesseurs tournés vers le train et l'avion, s'est occupé de la route. En 2010, il inaugurait, entre Tchita et Khabarovsk, un nouveau tronçon qui complétait la voie routière vers l'Extrême-Orient.

Cette nouvelle a rempli d'enthousiasme deux journalistes, Etienne Dubuis, reporter au Temps et Véronique Marti, photographe et journaliste à la RTS. Ils décident de prendre la route, au sens propre, de grimper dans des bus, des taxis, des voitures, de recourir s'il le faut à l'autostop, et de renouveler une bonne fois le genre «transsibérien» en empruntant la route. Un premier voyage en 2011 donna lieu à une série de reportages dans Le Temps et Le Monde. Un second eu lieu en 2014. Et voici un livre. Le livre d'une route, longue de 9500 km; route qui n'en est pas une puisqu’elle se compose de neuf routes, dites magistrales, de la M7 à la M60; route baptisée néanmoins, pour l'occasion, la «Transsibérienne».

Le Transsibérien - le train - est une école d'attente, de patience et d'imaginaire. Il faut égrener les heures et les jours, buvant du thé et de la vodka, devisant avec ses compagnons, et viser sa destination en ne s'arrêtant que quelques minutes dans les gares de villes, dont on ne verra que les quais et qu'il faut rêver à défaut de visiter. La route, elle, est une école buissonnière, celle de la débrouille, du système D, de la trouille parfois, mais aussi des rencontres.

A la voie tracée des rails, succède l'incertitude des lignes blanches, des coups de volant hasardeux, d'un asphalte parsemé de nids de poule. A la sûreté de l'horaire de chemin de fer, s'oppose l'incroyable variété des bus locaux, parfois inexistants, parfois rudement exposés aux intempéries, fréquentés par des voyageurs plus ou moins hospitaliers, mais souvent généreux. Grand avantage de la route, elle permet les poses, les arrêts impromptus (parfois forcés), la visite approfondie des restoroutes et des curiosités locales jusqu'aux stèles mongoles.

La route est aventureuse sous la plume d'Etienne Dubuis et dans l'oeil de Véronique Marti. Dans ce périple, tout est un peu trop grand pour l'homme qui s'en souvient et s'attache aux petites choses. En Sibérie, avant Irkoutsk, ce sont les cieux qui sont immenses; ensuite c'est la steppe, la terre qui n'a plus de fin. Quand aux fleuves, Volga, Irtych, Ob, Ienisseï, Amour, ils sont de plus en plus larges. Nos deux voyageurs visitent des villes. Vladimir, Nijni Novgorod, Kazan, Perm, Ekaterinbourg, Ichim, Omsk, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk, Oulan-Oude la chamanique, Tchita, puis Mogotcha et Magdagatchi, deux pauvres bourgades sur la route de Poutine, et Birobidjan qui fut un foyer juif, puis Khabarovsk au bord de l'Amour et de la Chine, et enfin Vladivostok, belle orgueilleuse d'Extrême-Orient.

Le texte suit des écrivains parfois, d'Olivier Rolin à Vladimir Arseniev, de Pasternak à Dostoïevski. Des personnalités aussi: visite à Lénine embaumé au départ, clin d'oeil à Yul Brynner, natif de Vladivostok à l'arrivée. Musées, églises, ancien camp de travail, marchés, hôtels, restaurants, datchas, isbas, Etienne Dubuis et Véronique Marti butinent au gré des rencontres et des détours. Les photos conjuguent l'immensité et la vie quotidienne. Le texte, bourré de précisions politiques, économiques, historiques, prend souvent des allures de guide. Le livre est à conseiller si l'on veut, à son tour, tenter l'aventure de la Transsibérienne.

Eléonore Sulser 

La Transsibérienne, La Russie par la route de Moscou à Vladivostok, Véronique Marti (photos), Etienne Dubuis (texte), Slatkine, 184 p.