Il y a cette voix qui va piocher profond dans les graves, ce rire qui fait trembler les murs du petit café de Reykjavik où on le rencontre enfin, après des mois d’agenda complet. Et puis ce regard, à la fois franc et gourmand, tout ce qu’on peut attendre d’un doux géant comme lui. Baltasar Kormakur, réalisateur islandais star qui est son tout premier fan, le qualifiait ainsi voilà quatre ans: «C’est devenu une sorte de Gérard Depardieu local. Tout le monde l’adore, surtout les femmes. Croyez-le ou non, elles sont toutes dingues de lui.»

Olafur Darri Olafsson sait tout cela et ça le gêne un peu: «Ça me va, j’adore Depardieu. Il est Russe, maintenant, non? Ça, en revanche, j’aime un peu moins. Et les femmes, que voulez-vous que je vous dise… La mienne [la danseuse Lovisa Osk Gunnarsdottir] est d’une beauté sidérante, bien trop belle pour moi, je me demande encore pourquoi elle est venue me dire bonjour alors que je n’étais pas célèbre du tout.»

Bagarre avec Ben Stiller

Darri, comme tout le monde l’appelle en Islande, a été révélé au grand public par son personnage de pilote d’hélicoptère dépressif dans La Vie rêvée de Walter Mitty, (2013), de Ben Stiller. Un rôle conquis de haute lutte après deux auditions, la seconde devant l’acteur-réalisateur lui-même, avec scène de lutte à la clé. «Il me disait d’y aller franco. Et moi, je lui répondais: «Non, je ne veux pas devenir connu comme celui qui a blessé Ben Stiller!» Je ne saurais pas vous dire pourquoi il m’a choisi. Je sais juste que des tonnes d’acteurs ont passé le casting en Angleterre et aux Etats-Unis, dont beaucoup que je connais… Toutes les portes se sont ensuite ouvertes pour moi. Parce que tu peux avoir tout le talent du monde, à un moment, tu as besoin que quelqu’un croie en toi et te file un coup de main», juge-t-il.

Il a 40 ans lorsque la notoriété le rattrape, mais sa vocation vient de loin. Il s’est d’abord lancé au lycée, pour aider les filles de sa classe qui avaient désespérément besoin d’un rôle masculin pour leur pièce. Ensuite, un ami qui allait auditionner à la Icelandic Drama School a insisté pour qu’il vienne lui aussi: «Et puis on connaît tous ce genre d’histoire. J’ai été pris et pas lui, alors qu’il y avait seulement huit places pour des centaines de candidats.» Plus tard, il se fait virer d’une troupe locale, un vrai déclencheur: «Un coup dur. J’ai sérieusement pensé à tout arrêter, mais c’est ce qui m’est arrivé de mieux au final: je me suis mis à bosser très sérieusement et je me suis dit que, à l’avenir, plus personne ne déciderait de ce qui est bon pour moi ou pas.»

Le comédien a mis son ego de côté, s’est astreint à ne pas se jeter sur tout ce qu’on lui proposait; a galéré un peu aussi, tout en savourant sa liberté. Une situation «énergisante au possible et géniale pour la confiance», dit-il aujourd’hui.

Je me suis toujours moqué de ce qu’on pouvait bien penser de moi quand je jouais des scènes nu ou presque

Olafur Darri Olafsson

Burger plutôt que jus de fruits

C’est toujours un cliché d’écrire qu’un Islandais est attaché à sa terre. Darri Olafsson n’échappe pas à la règle, même s’il tourne aussi aux Etats-Unis et ailleurs – on peut le voir actuellement sur Netflix dans Murder Mystery, une comédie policière où il incarne un garde du corps russe aux côtés de Jennifer Aniston, Adam Sandler et Dany Boon. «L’Islande est un pays merveilleux, une terre gavée d’énergie. Je sais que l’hiver n’est jamais terminé et qu’on aura de la neige en juin. Vivre à Los Angeles, là où le temps est soit beau, soit très beau? Je crois que je ne pourrais pas. J’ai besoin de la folie des éléments.»

Il joue en ce moment dans une série locale mais déjà vendue à l’international, The Minister, où il campe un responsable politique bipolaire. «Avec des papillons dans le ventre», avoue-t-il, tant le rôle est éloigné de ce qu’il est au fond de lui – un homme très équilibré.

Darri Olafsson est une montagne, au propre comme au figuré, et il se sent bien dans son corps: «Gudrun Asmundsdottir, une actrice expérimentée d’ici, m’a dit une chose merveilleuse quand j’ai commencé: «Il n’y a rien de plus drôle et de plus beau que de voir des personnes corpulentes à l’apparence toute légère.» Ça m’a marqué, et je me suis toujours moqué de ce qu’on pouvait bien penser de moi quand je jouais des scènes nu ou presque. Je les vois, ceux qui ont des abdos en béton: ils ne boivent que des jus de fruits les cinq jours qui précèdent une scène torse nu. J’ai toujours trouvé que c’était trop d’efforts pour moi. Pas de jus pour moi, non merci, plutôt un burger juste avant de monter sur scène!»

Commissaire taiseux

Né dans le Connecticut mais installé à Reykjavik depuis l’âge de 4 ans, l’Islandais aime ramener la conversation sur son pays à la moindre occasion. La crise de 2008, par exemple, qui a mis l’Islande en faillite avant une spectaculaire résurrection économique. Il en rit désormais: «On est comme des adolescents, en fait, alors que nos voisins du Grand Nord sont entrés dans l’âge adulte depuis longtemps. La Suède, le Danemark et la Norvège nous regardent en secouant la tête et en se disant: «Ça y est, les ados repiquent leur crise!» Mais cette jeunesse a aussi ses avantages. Vous avez vu le nombre d’artistes qui émergent ici? Acteurs, musiciens, réalisateurs, peintres… Il y en a tellement!»

Trapped, série islandaise au succès planétaire, a également contribué à le rendre populaire en Europe. Pour la première saison, en 2016, il s’était inspiré de son père pour jouer un commissaire taiseux, en plein naufrage dans sa vie privée. On l’a en revanche beaucoup vu pleurer lors de la deuxième, diffusée ce printemps: de tristesse après la mort d’un collègue, et d’inquiétude pour sa fille kidnappée. Là encore, il s’en remet à l’histoire locale pour expliquer cette évolution.

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«J’ai un ami qui réalise des podcasts et qui fait un travail fabuleux sur les traumas de nos ancêtres qui continuent de nous hanter. L’Islande était un pays incroyablement pauvre jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. C’était une lutte constante pour la survie. Des familles avec huit enfants mais quatre qui meurent en bas âge, ou bien pire encore. Les hommes n’avaient pas le temps de se lamenter, il fallait y retourner pour sauver les autres. C’est pour ça qu’ils étaient totalement verrouillés au niveau émotionnel. Ma génération est peut-être la toute première qui a pu se détendre parce qu’elle savait qu’elle n’allait pas crever de faim.»