SCENE

Traquer ses démons au fil de l’eau

Critique de «Moby Dick», création de Domenico Carli au Petit Théâtre de Lausanne

Dans le jardin du Petit Théâtre, l’excitation gagne les rangs des spectateurs. Personne, pourtant, n’a encore pris place sur les gradins de la Tour Vagabonde érigée en contrebas. Mais la magie de l’étrange édifice – réplique du globe shakespearien, éclairée à la lueur des torches – opère déjà. On pressent que l’aventure qui couve en son sein est grandiose.

Soudain, un jeune homme interpelle la foule. Il s’appelle Ismaël et vient de loin. Sac de marin sur l’épaule, il raconte comment il a décidé, un jour, de larguer les amarres pour découvrir le monde. C’est ainsi que l’on pénètre, sur le mode de la confidence, dans cette création signée Domenico Carli et mise en scène par Gabriele Bazzichi. Les Lausannois livrent une version habile du chef-d’œuvre de l’Américain Hermann Melville, Moby Dick, en nous confrontant, le temps d’une traversée sous haute tension, aux passions humaines et à leurs affres. Accablant? Non, stimulant et captivant.

Si la magie opère d’emblée, c’est surtout grâce à la proximité instaurée entre le public et les comédiens au cœur de l’action. La Tour Vagabonde, c’est d’abord cette taverne où les marins font le plein de rhum entre deux chansons paillardes. Lorsque l’une des parois s’incline, c’est pour offrir une couche à Ismaël, avant qu’il ne quitte la terre ferme. Et quand les cordages, poulies et voiles se mettent en branle, on assiste à l’édification du bateau où l’aventure va se déployer. La scénographie de Gilbert Maire enchante.

Bientôt, elle devient saisissante. Avec cette image de toute beauté: le capitaine Achab apparaît comme une ombre surplombant l’ensemble, dans les voiles du Pequod. Il côtoie les nuages, en image projetée.

Dès lors, le destin est en marche. Achab a déserté le monde des hommes pour traquer Moby Dick, ce cachalot qui lui a jadis arraché une jambe. Rongé par la douleur, il entraîne son équipage dévoué à cette confrontation fatale. ­Edmond Vuilloud, tonitruant, ne surjoue pas l’agonie intérieure. Il est bouleversant lorsqu’il défie Dieu, au comble de l’aveuglement.

L’esprit de corps des marins, la solitude des longues traversées, et l’appréhension propre à la traque sont incarnés avec justesse. Seul survivant du naufrage, Ismaël se souvient – Bastien Semenzato est ce candide touchant et sincère. Mais il a déjà rendez-vous avec la vie, et nous invite (à nouveau) à le suivre. Belle leçon de résilience.

Moby Dick, Petit Théâtre, Lausanne. Jusqu’au 31 déc. Loc. 021 323 62 13, www.lepetittheatre.ch. Dès 7 ans. 1h15.

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