théâtre

Le travail désenchanté selon Jean-Yves Ruf

«L’Homme à tiroirs» au Petit Théâtre de Lausanne

Comment évoquer les ressorts de l’aliénation au travail lorsqu’on s’adresse à un jeune public? Donner à voir et à sentir ce qui est indicible, enfoui dans les profondeurs de l’inconscient n’est pas chose aisée. Le défi, si on le relève, exige une qualité d’écoute et une capacité à traduire ce qui échappe à l’observateur pressé, bien au-delà des mots. Jean-Yves Ruf cultive ce don, et ne recule pas face à la difficulté. Avec L’Homme à tiroirs, l’auteur et metteur en scène français jette une lumière sensible sur la vie en entreprise aujourd’hui, à partir de Bartleby le scribe, un récit de Herman Melville écrit en 1853. Il s’affranchit avec aisance de la trame imaginée par l’auteur américain et réussit à mettre à nu les souffrances tues avec un art consommé de la comédie.

L’audace de Jean-Yves Ruf, c’est d’avoir renversé les rôles. Le personnage imaginé par Melville, employé par un homme de loi, finit par refuser obstinément d’exécuter la moindre tâche. Ici, la nouvelle recrue de la société Magnifique SA (Antonio Troilo) ne rechigne pas. Et à force de vouloir trop bien faire, celui dont personne n’arrive à prononcer le nom parvient à tout détraquer. Face à lui, un patron aux allures de jeune cadre dynamique (Baptiste Coustenoble) perd pied. Le réfractaire c’est lui, esquivant les appels des clients impatients, débordé face aux échéances à tenir, excédé quand sa secrétaire (Nissa Kahani) lui fait la leçon.

Le renversement opéré permet ainsi d’exploiter le potentiel comique du nouveau venu qui en fait des tonnes. Dans un décor de bureau bien ordonné – signé Maxime Kuvers – les classeurs colorés soigneusement rangés voleront en éclat, les dossiers sensibles passeront à la broyeuse, et les plombs finiront par sauter, au propre et au figuré.

On rit de bon cœur lorsque le maladroit tente de réparer ses fautes en se débattant avec des brassées de coupures de papier. On est saisi lorsque, le soir venu, le pauvre hère se fabrique un lit de fortune avec ces mêmes déchets. Son seul horizon, un bureau déserté plongé dans la pénombre. Les comédiens ajustent leur corps au plus près pour dire la fragilité de leurs personnages. Un travail remarquable, une exigence à la hauteur de l’enjeu.

L’Homme à tiroirs, Le Petit Théâtre, Lausanne, jusqu’au 13 mai. 021 323 62 13. Dès 8 ans. Durée 1h.

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