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Ceija Stojka (1933-2013), une œuvre hantée par la Shoah.
© Rainere Jensen / EPA

Beaux-arts

Le travail de mémoire de Ceija Stojka

Ceija Stojka, Rom née en Styrie, a été la première à briser publiquement le silence sur le génocide perpétré contre les Tziganes par le régime nazi. Les livres poignants de cette autodidacte viennent d’être traduits en français

Le 31 mars 1943, 3000 Tziganes sont raflés dans la région de Vienne et envoyés à Auschwitz. Parmi eux, une petite fille de 9 ans, sa maman et ses cinq frères et sœurs. Ceija Stojka (1933-2013) et sa mère Sidonie passeront deux ans dans les camps de concentration d’Auschwitz-Birkenau, de Ravensbrück puis de Bergen-Belsen.

En 1988, quarante-trois ans après la libération des camps, Ceija, alors âgée de 55 ans, publie Wir leben im Verborgenen (qui vient d’être traduit sous le titre Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle), un livre qui décrit la persécution de sa famille à travers le regard d’une enfant de 10 ans. Cette femme analphabète qui fut vendeuse de tapis sur des marchés y raconte la famine, la maladie, le froid, la torture, les coups et les exécutions sommaires, les montagnes de cadavres, puis sa reconstruction après sa sortie des camps, en avril 1945, et sa vie après-guerre et tout au long du XXe siècle. Ce livre coup de poing fait l’effet d’une bombe.

Rompre le silence

Qui sait alors qu’à Vienne 90% des Tziganes autrichiens ont été anéantis dans les camps? Que seuls 1200 des 12 000 Roms et Sintis du pays, les deux communautés tziganes les plus représentées en Autriche en 1938, ont survécu? Que les déportations et les exécutions en masse des Roms et Sintis, provenant de tout le Reich et des territoires occupés par l’Allemagne, ont entraîné la mort de centaines de milliers d’entre eux? Ceija Stojka a osé rompre le silence.

En 2004, à l’âge de 72 ans, rebelote, elle raconte, «en une seule traite, comme si c’était hier», ses quatre mois passés, fin 1944, début 1945, à Bergen-Belsen, où elle a survécu au milieu de montagnes de morts. «Il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp au moment de la libération! Tant de cadavres! […] Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vivait là entre les cadavres, qu’il restait des vivants entre les morts», explique-t-elle à la documentariste Karin Berger, qui a réuni ses souvenirs dans un recueil intitulé Je rêve que je vis? Libérée de Bergen-Belsen.

Pourquoi le génocide des Tziganes est-il si longtemps passé à la trappe de l’Histoire, comme occulté par celui des Juifs? Cette chape de plomb serait liée en grande partie à l’absence de témoignage écrit dû à la tradition orale de cette communauté mais aussi à la volonté des Tziganes de se protéger d’un environnement hostile en demeurant en retrait.

Il faut que les gens gardent les yeux ouverts sur le monde qu’ils traversent et qu’ils veillent à ce que cela ne se reproduise jamais

Ceija Stojka

«Si j’avais dû ensevelir les souvenirs au fond de moi, j’aurais fini probablement écrasée», souligne, de son côté, Ceija Stojka pour expliquer sa décision de témoigner plus de quarante ans après. «Il faut que les gens gardent les yeux ouverts sur le monde qu’ils traversent et qu’ils veillent à ce que cela ne se reproduise jamais», insiste-t-elle.

La persistance du racisme anti-Rom, la résurgence de groupuscules nazis et le contexte politique national ont, eux aussi, joué un rôle déterminant dans sa volonté de témoigner. L’affaire Waldheim (du nom de l’ancien président fédéral de l’Autriche de 1986 à 1992), qui éclate au milieu des années 1980, réveille les interrogations sur l’implication d’Autrichiens dans des crimes de guerre perpétrés sous le régime nazi.

Parole libérée

Dignes, sans complaisance, cynisme ni sentimentalisme, les livres de Ceija Stojka (mais aussi les documentaires que lui a consacrés Karin Berger) ont libéré la parole et encouragé les Roms à affirmer leur identité et leur culture. En 1989 est créée la première Association autrichienne des Roms, suivie, en 1991, par l’Association culturelle de Roms autrichiens. Et en 1993, les Roms et Sintis sont reconnus en tant que groupe ethnique autrichien.

Pourquoi les discriminations et les préjugés contre les Tziganes persistent-ils aujourd’hui encore, s’interrogeait il y a quelques années Karin Berger? «Les Roms et les Sintis profitent de la vie et ça, les Gadjé (les Non-Roms), ils n’aiment pas. En outre, ils organisent leur vie comme ils veulent, ils sont indépendants», soulignait, dans un demi-sourire, et en préambule d’une longue réponse, cette femme qui irradiait d’une énergie joyeuse.


Ceija Stojka, «Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle», Ed. Isabelle Sauvage, 296 pages; «Je rêve que je vis? Libérée de Bergen-Belsen», Ed. Isabelle Sauvage, 116 pages; «Auschwitz est mon manteau et autres chants tziganes», Ed. Bruno Doucey, 128 pages.


L’œuvre plastique d’une autodidacte

Il y a les «œuvres claires»: champs de tournesols – la fleur légendaire des Tziganes – éclatants de couleurs, roulottes posées au milieu des prés, danseuses roms devant un coucher de soleil. Et les «œuvres sombres»: la guerre, la déportation, les cheminées des chambres à gaz et les piles de cadavres. Toutes ont une étonnante force plastique, la même intensité et liberté formelle. Après une première exposition organisée à Marseille en 2017, la Maison rouge de Paris vient de réunir plus de 130 œuvres de Ceija Stojka. Subjugué par «les créations extraordinaires de cette artiste autodidacte», qui a commencé à peindre la cinquantaine venue, Antoine de Galbert a repoussé de quelques mois la fermeture de son musée privé pour lui consacrer une rétrospective.

Un beau catalogue publié à cette occasion permet de découvrir des encres, fusains et tableaux évoquant les années passées à Vienne, au tout début des années 1940. Puis viennent les descriptions des camps et ses visions cauchemardesques (barbelés, corbeaux planant au-dessus de sordides baraquements, cadavres) à l’encre ou à l’acrylique sur carton. A découvrir également, des toiles et dessins peints par l’artiste directement avec ses doigts, comme ces longues silhouettes noires fantomatiques courbant l’échine (Auschwitz 1944, 2006). Ou encore ces accumulations de petites taches noires inclinées dans le même sens (Direction le crématorium, 2003) rappelant les peintures de Louis Soutter, tandis que d’autres œuvres au pinceau ne se préoccupent guère des règles de l’art, comme cette nuée de corbeaux virevoltant dans un ciel gris-rose parcouru de croix gammées (Cadavres, 2007).

(E. T.)


Gerhard Baumgartner, «Ceija Stojka. Une artiste rom dans le siècle», 2018, Ed. Fage, 197 pages.

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