Presque la mer du Nord au Théâtre de Vidy. Celle que suggère l'Autrichien Thomas Bernhard dans sa pièce Minetti. La bruine, l'hostilité du large. Dans le hall du théâtre, ce soir de novembre, Michel Piccoli s'acclimate, paletot, manière marin-pêcheur. Depuis l'été, il ressasse les syncopes berhnardiennes. Pas une virgule. Pas un point. Rien que des arêtes. Il se rêve en Minetti, cet acteur blessé, muet pendant trente ans, qui revient à la surface pour incarner le roi Lear. Jeu avec son reflet: l'an passé, Piccoli jouait Lear, dépoitraillé dans la neige, sous la direction, déjà, d'André Engel.Michel Piccoli:Pourquoi Minetti? Parce que j'avais envie de continuer à travailler avec Engel. C'est la première fois que je fais une proposition à un metteur en scène. Il m'a donné à lire la pièce. C'était comme une blague, après notre Lear. Je me suis souvenu que j'ai vu jouer le vrai Minetti, cet acteur autrichien affolant dont Bernhard s'inspire. Un fou de théâtre, un comédien splendide. Des monstres pareils, quand on les a dans la tête, ils ne meurent pas. Bob Wilson, Peter Brook, Patrice Chéreau. Vous avez travaillé avec des maîtres. Qu'espérez-vous d'un metteur en scène?Michel Piccoli: Un chemin de traverse. Je n'ai pas envie de me répéter, de m'installer dans le succès. Je travaille dans le mystère, j'aspire à l'inconnu, encore; au grandiose, mais dans la farce.Votre discipline?Le travail. C'est obsessionnel. C'est ce qui me donne le trac et l'inquiétude. Comment parvenir à exécuter ce que le metteur en scène exige? J'ai peur de ne pas être à la hauteur. Je souffre pendant les répétitions, je les déteste. Mais quand vient le moment de jouer devant le public, tout disparaît. C'est une libération.La force du métier…Quelle horreur! L'expérience? Quelle foutaise! L'imposture consiste à se prétendre sage parce qu'on est vieux. La vieillesse, c'est la dernière chance de découvrir.Que découvrez-vous dans «Minetti»?Ce qui m'a le plus intrigué, c'est la prétendue absence de ponctuation. Les phrases tombent dans le vide. Elles sont infinies, mais parce que le personnage de Minetti, cette figure d'artiste dont rêve Bernhard, est ainsi. Son héros a un tel orgueil, une telle exigence. C'est un Don Quichotte du théâtre. Il y a du délire chez lui. Je l'aime pour ça. J'aime nos délires.Concrètement, comment trouver son rythme, sa musique dans un texte qui donne aussi peu d'indication?Thomas Bernhard libère la phrase, il la laisse courir, selon une ponctuation secrète. Sa pièce, c'est un voyage dans l'incertitude. Il y a des pièges à éviter, le côté mécanique de la césure, ces retours à la ligne qui sur la page tiennent lieu de scansion. Il faut être libre avec cette matière. C'est l'enjeu du travail.Au théâtre comme au cinéma, vous prêtez corps et souffle à des monstres. Pourquoi?Dans la vie, j'aime me secouer. Et profiter de ce métier pour montrer nos déviances, nos failles, nos quêtes, ce qui nous déborde. Un spectacle qui ne ferait que distraire ne m'intéresse pas. Il faut aller plus loin. Dans la fantaisie, dans la surprise, dans la maîtrise. Les artistes qui me fascinent ont pour nom Fred Astaire et Buster Keaton. Minetti dit: «Le monde veut de la distraction/mais il faut le perturber/le perturber le perturber». C'est vous, non?Oui! Je suis pour! Si un jour je meurs et qu'il y a une tombe, on pourra inscrire ça. J'aime bien rire avec tout.Votre côté anarchiste?Je ne suis pas un anarchiste. Quoique… Sur les bords. Je n'irais pas assassiner Monsieur Sarkozy, mais la tentation est là, parfois. J'ai eu une mère révoltée, un père financier. Cela prédispose, peut-être. Il est tellement merveilleux, à condition d'être en bonne santé, de marcher au bord du précipice. Mais attention: ce n'est pas du dandysme. Notre époque est épouvantable, les pauvres sont dans la désespérance, les riches de plus en plus hégémoniques. La douleur qu'on entend est atroce.Le théâtre, c'est une épreuve?C'est une présence de tous les jours et tous les soirs. Aujourd'hui, par exemple, je n'ai pas assez travaillé. Ce soir, je répéterai mon texte tout seul. Il faut qu'il entre, ce Bernhard!Votre méthode?Il faut fouiller, fouiller, c'est ça, savoir par cœur. La mémoire de l'acteur, c'est une mécanique primaire. C'est idiot! Posséder un texte, c'est autre chose.Lear, Minetti. Seriez-vous condamné, privilège de la vieillesse, à ne jouer que les rois et les bouffons?Roi ou clown? C'est parfait. J'accepte! J'aime jouer clownesquement. Ou à la manière d'une marionnette, dans l'innocence. C'est la raison pour laquelle j'aime tellement les films où évoluent des amateurs. Parce qu'il n'y a rien de savant ou d'affecté chez eux.Thomas Bernhard alias Minetti écrit: «Le public se rue vers le grand acteur et en réalité son art le repousse». Cela vous inspire?Enormément. L'artiste secoue, c'est sa vocation. Je ne dis pas que je suis le grand acteur de Bernhard. Mais si on ne m'aime pas, ça ne me déplaît pas. Pour certains, je suis un repoussoir. Il m'est arrivé d'aller assez loin dans la liberté de nous représenter. Tout le monde n'applaudit pas. Ce qu'il y a de merveilleux, c'est d'étonner le public. Pas parce qu'on est beau ou parce qu'on a beaucoup d'argent. Pensez à l'acteur Michel Simon et au clown Grock. Ils inventent un individu imaginaire comme le sculpteur Giacometti.Comment vous décririez-vous? Comme un chercheur ou un fou. Je suis chercheur, parce que j'ai essayé de vivre pas comme les autres. Il faut rester enfant. Je déteste les anniversaires, tout ce qui marque l'avancée du temps. C'est effrayant, cette manie de scander la vie. L'âge, c'est une question d'état civil. Moi, je reste captivé par les enfants, leur manière d'observer. Et j'aime les vieillards drolatiques.Vous parlez de vous? J'espère être ça. Les honneurs, je n'aime pas. Mais ils peuvent m'amuser. Il faut qu'il y ait de la farce sous la pompe!

Minetti, Théâtre de Vidy, Lausanne, du 9 au 21 décembre (loc. 021/619 45 45); Théâtre de Carouge (GE), du 18 février au 8 mars (loc. 022/343 43 43).