Scènes

«A travers le monologue, l’acteur se met à nu et défend une parole»

Michel Sauser codirige le Théâtre 2.21, à Lausanne, avec Julien Barroche. Du 5 au 21 janvier prochains, ils proposent «Singuliers pluriel», un tir groupé de huit solos passionnants

Se dresser devant les autres et raconter une histoire. Voilà, sans doute, l’origine du théâtre. Aujourd’hui encore, le procédé fait tout son effet. Un homme, une femme seul(e) en scène, c’est la promesse d’une parole unique, intense, directement adressée. Parce qu’il y avait une «proportion étonnamment importante de monologues» parmi les dossiers arrivés sur son bureau l’automne dernier, Michel Sauser, codirecteur du Théâtre 2.21, a décidé d’en faire un festival à la rentrée de janvier.

«Singuliers pluriel», du 5 au 21 janvier, ce sont huit solos dans cinq lieux différents, de quoi toucher un public plus large que d’ordinaire. Entretien avec le programmateur des lieux, qui privilégie le texte à l’enseigne de cette salle lausannoise.

Le Temps: Michel Sauser, une pluie de monologues, c’est le signe de l’époque, celle d’un «Je» triomphant? Ou le résultat d’une austérité financière qui empêche les productions avec grande distribution?

Michel Sauser: Il est possible que l’aspect financier et l’époque jouent un rôle, mais dans les solos que nous programmons, dont quatre sont des créations, j’ai à chaque fois senti une nécessité. Celle de défendre une écriture, une idée. Et celle aussi de se mettre à nu. Une personne qui vient nous rencontrer avec le seul objectif de remplir un trou dans son agenda n’a aucune chance. Nous sommes très sensibles aux artistes passionnément animés de l’intérieur.

– Comme Claire Deutsch, par exemple, une comédienne insolite dont la voix rauque et le visage grave marquent notamment les créations d’Audrey Cavelius et d’Adrien Barazzone?

– Oui, tout à fait. Claire Deutsch a une folie en elle. Un monde bouillonnant et riche, très clair au final, même si l’expression peut être foisonnante et un peu emmêlée! J’adore son univers. Nous avons d’ailleurs programmé son spectacle en premier, sur trois semaines, et c’est autour d’elle que viennent se greffer les sept autres solos.

– Que va raconter «Bourbon», son premier monologue?

– C’est une sorte de voyage en insomnie que la comédienne accomplit avec le musicien Camille-Alban Spreng. Une traversée nocturne où il sera question d’un absent qui revient de manière fantomatique et de mondes cachés, énigmatiques, furtifs. Ce sera aussi très intéressant visuellement.

– Parmi les créations maison figure la très intrigante «Poésie du gérondif», un voyage, là aussi, mais dans la diversité des langues. Ambitieux, non?

– Oui! Jean-Pierre Minaudier est un passionné des grammaires à l’échelle mondiale, il en a acheté près de 1200 qui recouvrent plus de 800 idiomes et les maîtrise toutes! Il dit: «Je dois connaître la langue de l’autre pour le connaître» et, de là, digresse autour des différences. En français, par exemple, on utilise les verbes «être» et «avoir» pour indiquer le passé ou le futur. En hup, langue d’Amazonie, on utilise un élément qui veut dire «arbre» ou «bâton». En poète surréaliste, le linguiste s’amuse de ces distinctions. Et Benjamin Knobil, en narrateur, a tout à fait la curiosité nécessaire pour animer cette exploration.

– Vous avez choisi le Garage, un lieu géré par l’Association de quartier du Vallon, situé à proximité du 2.21, pour programmer ce solo et l’ouvrir à d’autres publics en imaginant une rétribution au chapeau. Le sujet n’est-il pas trop érudit pour toucher une audience populaire?

– Non, parce que Minaudier n’est pas pédant. Son texte propose vraiment un jeu sur la langue, sur l’imaginaire des gens. C’est très drôle, et Michel Toman, futur metteur en scène de la grande Fête du blé et du pain, à Echallens, veille aussi à le rendre accessible.

– «Haute Trahison», texte de Jérôme Meizoz, dit par Jean-Luc Borgeat, est une autre création qui semble en imposer en termes d’érudition. Là aussi, ce seul en scène est donné dans la très populaire Maison du Vallon et rémunéré au chapeau…

– Certes, le texte de Meizoz a plusieurs niveaux, mais il parle principalement d’un sujet populaire: les conditions de vie des bonnes d’origine valaisanne, en poste dans les familles genevoises, dans les années 30, et leur statut d’infériorité marqué. Il sera aussi question de peinture, de Dante, et des débats intérieurs d’un auteur, mais Jean-Luc Borgeat, avec sa science du verbe, saura rendre très claire cette prose enchâssée!

– Les solos évoqués plus haut ne sont pas introspectifs, ils portent la parole d’un autre ou une fiction. Y a-t-il au programme des monologues clairement autobiographiques qui pourraient se rapprocher de la saga de Philippe Caubère?

– Disons qu’il y a Nous sommes, un travail très personnel et peut-être plus risqué. C’est celui de Nidea Henriques, techniscéniste, qui, pour la première fois, passe de l’ombre à la lumière en jouant un texte de sa composition traitant des identités mouvantes. Elle dit: «Je suis aujourd’hui danseuse, demain chanteuse et un autre jour, peut-être, une artiste qui dans son sac porte, non pas un double mètre, mais un texte de son cru.» Je trouve ce projet très beau et Jacques Gardel, fondateur de l’Arsenic, l’accompagne dans ce travail.

– En matière de première fois, on va aussi découvrir l’univers de Marion Chabloz, comédienne récemment sortie de la Manufacture.

– Oui, dans Si tu t’mettais un peu dans l’moule, Marion a une démarche géniale. Comme elle se voit «très normale», elle a approché quelqu’un au destin plus tourmenté pour se glisser dans sa peau. J’ai découvert cette jeune actrice dans les soirées d’impro qu’on organise au 2.21, intitulées «Casting». Une bande d’acteurs-improvisateurs super-calés et qui donnent envie de travailler avec eux.

– Et il y a toutes les autres propositions, appétissantes elles aussi…

– Et comment! Joëlle Fretz raconte l’histoire d’une mère qui imagine un destin XXL pour son fils et se grille les ailes dans Zoom, de Gilles Granouillet. Marjolaine Minot fait le portrait d’une Tatie Danielle dans J’aime pas le bonheur. Et Yvan Richardet parle de son trouble devant le réchauffement climatique dans L’Emeute. Il est dirigé par Thierry Romanens et imagine une sorte d’éco-terrorisme à la vaudoise. Ça va chauffer!

– En matière de récits de soi, vous accueillez encore, aux mêmes dates, une exposition de photos où des adolescents de Nyon se racontent.

– En effet, les voûtes du 2.21 vont abriter Capsule temporelle, une proposition conçue par le photographe Anoush Abrar et l’enseignante Mallika Nadesan. Il s’agit d’élèves nyonnais qui, dans une lettre, racontent leur réalité d’aujourd’hui, et d’un portrait photo d’eux qui les projette dans l’avenir. Le mal-être domine dans les propos actuels, mais on trouve aussi l’espoir d’un futur meilleur. A un certain endroit, nos ados sont notre conscience!


Singuliers pluriel, du 5 au 21 janvier, Théâtre 2.21, Lausanne.

Publicité