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La traversée du désert d'un antihéros gay

Andrew Sean Greer suit les pas d'un amoureux délaissé jusqu'aux confins du monde. Une comédie aigre-douce assortie d'une radiographie éclairée du milieu homosexuel californien

Non, ce n’est pas un personnage majeur. Il s’appelle Arthur Mineur, la poisse. Il est gay. Et tout aussi gai. Amusé par la vie, amusé par ses propres mésaventures, amusé par le spectacle du petit monde homosexuel de San Francisco – où il réside, au cœur des collines, sur Saturn Street. A 50 ans, les mocassins toujours impeccablement cirés, «il évoque l’une de ces statues de bronze que l’on trouve dans les parcs, superbement patinées par le temps».

S’il fut paré «de rose et d’or» en ses jeunes années, l’éclat s’est passablement terni et la mélancolie l’a peu à peu envahi depuis qu’il a vu ses amis décimés par le sida. Mais ce Candide californien a su se préserver de la dégringolade, même s’il a peur de tout. Le sexe? Lui qui ressemble à «un cactus sans piquants» ne peut se flatter d’être un phénix en la matière. Des aventures amoureuses? Certes, mais toutes aussi éphémères, sauf quand il s’était mis en ménage, au seuil de la trentaine, avec un poète aussi illustre que tyrannique.

Funeste mariage

Ajoutons que l’ineffable Arthur Mineur n’est guère plus gâté côté boulot. Ce plumitif laborieux n’est qu’un «auteur de second ordre» qui, «en avion, ne s’est jamais retrouvé à côté d’une personne ayant entendu parler de ses livres». Son œuvre? Quelques rogatons. Kalipso, par exemple, un bidouillage de L’Odyssée où un indigène tombe amoureux d’un soldat échoué sur une plage du Pacifique, pendant la Seconde Guerre mondiale.

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C’est avec cet antihéros qu’Andrew Sean Greer – lui-même citoyen de la côte Ouest des Etats-Unis – a décroché le Prix Pulitzer 2018, grâce à ses Tribulations d’Arthur Mineur. Une comédie légère doublée d’une enquête quasi anthropologique en milieu gay. Un remake des Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin – mais en version itinérante. Car Arthur Mineur ne va pas tarder à larguer les amarres lorsque, un beau matin, il reçoit un faire-part le conviant au mariage de son ex-compagnon, l’infidèle Freddy, qui vient de le plaquer… Comment échapper à un tel camouflet, et à cette funeste cérémonie? En quittant illico la Californie avec de solides alibis: honorer toutes ces invitations qu’il avait jusque-là refusées, pour aller assister à des foires du livre, à des rencontres littéraires et autres festivals plus ou moins obscurs, aux quatre coins de la planète.

Tempête dantesque

Andrew Sean Greer va alors brosser le portrait d’un Arthur Mineur vadrouillant d’aéroport en chambre d’hôtel, une sorte de Rouletabille de la génération Elton Jones. Direction Mexico, d’abord, où d’anciens fantômes sont à ses trousses. Puis Turin, où un marchand de lessive le gratifie d’un oscar, avec la promesse d’un article dans La Repubblica. Berlin, ensuite, pour donner cinq semaines de cours et se laisser pousser la barbe, alors qu’il ressasse des idées noires avec le sentiment d’être «en chute libre depuis le pont de ses espoirs brisés». Etape suivante, Paris, où il se fait apostropher parce qu’il ne défend pas assez la cause homo dans ses livres.

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C’est ensuite à dos de chameau qu’on le retrouve, au cœur d’un Sahara bientôt dévasté par une tempête dantesque, puis en Inde, dans une résidence d’artistes où il s’escrime à ébaucher un nouveau roman en se demandant si, par hasard, il ne serait pas un minable loser. Et ses tribulations prendront fin au Japon, où il sera chargé d’écrire une chronique gastronomique pour le magazine d’une compagnie aérienne.

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Toujours pas de quoi pavoiser, au terme d’un récit aigre-doux, qui ne vire jamais au pathos. Certes pas un chef-d’œuvre, mais une chronique drolatique où un amant éconduit ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis de la vie, en mode mineur.


Roman
Andrew Sean Greer
Les tribulations d’Arthur Mineur
Traduit de l’américain par Gilbert Cohen-Solal
Jacqueline Chambon, 253 p.

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