hommage

Travis Hill, jazzman, vie et mort d’un jeune Noir aux Etats-Unis

Lundi, un prodigieux musicien de La Nouvelle-Orléans est décédé. Travis Hill, surnommé Trumpet Black, avait 28 ans. Nous l’avions rencontré il y a quelques semaines, il avait raconté la prison et la rédemption. Une vie qui condense l’odyssée tragique des jeunes Noirs américains au début du XXIe siècle

Il y a dix ans presque exactement, il ne l’avait pas vue venir. Katrina, la tempête du siècle. Pas un souffle sur sa peau. Ni le fracas ni la pluie. Il était loin, très loin de là, dans le pénitencier d’un Etat voisin, à purger une peine de presque neuf ans. Travis Hill avait l’impression de déserter. S’être absenté de La Nouvelle-Orléans au moment où elle était engloutie, comme dans toutes ces chansons qu’il pratiquait depuis son enfance, qui parlent des digues fragiles et du Mississippi surgi de son lit.

Lundi, Travis Hill n’était encore une fois pas là. Il avait publié quelques images de ses derniers concerts au Japon, son «deuxième pays», la terre de tous les jazz, des fanfares marchantes, cet archipel qui a étrangement adopté la musique africaine-américaine d’un asile permanent. Travis Hill tournait à la tête de son groupe, les Heart Attacks. Et une dent mal soignée a viré en septicémie. Son cœur s’est arrêté dans un hôpital nippon. Il avait 28 ans.

Une existence comme un blues miné

Pourquoi raconter cette histoire? Au-delà du choc du décès subit de l’un des musiciens les plus prometteurs de la Louisiane, issu de l’une des familles mélomanes les plus importantes de son pays, la vie de Travis Hill, tortueuse et incandescente, condense à bien des égards l’odyssée tragique des jeunes Noirs américains au début du XXIe siècle. Au moment où Baltimore semble retrouver le silence de son visage tordu et où la Garde nationale retourne gaiement à ses quartiers, au moment où le nom même de Ferguson, Missouri, a retrouvé les limbes où il croupissait avant les émeutes, le destin de Travis résonne comme un blues miné.

Il y a quelques semaines, de passage en Louisiane, nous avions demandé à Nicolas Gilliet, le patron du festival JazzAscona qui connaît jusqu’au moindre bouge enchanté de La Nouvelle-Orléans, quel musicien il fallait absolument rencontrer. Il avait répondu en une demi-seconde: Travis Hill! Trumpet Black! Jamais entendu parler. Le cousin de Trombone Shorty. Ah oui. Trombone Shorty, c’est quelque chose. Paladin de son Etat, de sa cité, qui – pour ne parler que de la Suisse – a déjà dévissé à plusieurs reprises ces dernières années les oreilles du Montreux Jazz ou de Paléo.

Football sur l’écran

Travis attend au coin d’une rue agitée du Vieux Carré. C’est le Super Sunday, le jour où les Black Indians, ces Noirs qui revêtent des plumes pour chanter la révolte des esclaves, prennent la rue. L’appartement de Travis, à l’étage d’une maison aux ferronneries baroques, ressemble à celui d’un cadre moyen. L’écran plat est figé sur le football. Travis gère un magasin de musiques, il tourne avec son groupe sur trois continents, il porte des baskets blanches astiquées à la brosse à dents et des Ray-Ban opaques.

Sur le chemin, on a lu un peu à son sujet. La prison, «une affaire de drogues où j’ai été impliqué faussement», explique-t-il. La sortie il y a quatre ans. Alors, on ne peut s’empêcher de lire en Travis la rédemption lumineuse d’un jeune homme qui aurait pu sombrer dans l’amertume. Par intermittence, l’alarme de son téléphone portable, le chant du muezzin, le rappelle à ses devoirs. «Si je ne m’étais pas converti à l’islam, je n’aurais jamais retrouvé un équilibre. J’ai grandi dans le quartier de Treme, en face d’une mosquée. J’ai l’impression d’avoir toujours été musulman, tout au fond de moi.»

A Treme

Treme. Le quartier qui sonne le mieux au monde. Celui de Louis Armstrong. On en a fait une série pour HBO dont les cuivres sont les héros. On s’enfile dans la berline bleue de Travis, son lecteur laser passe du rap de Lil Wayne au plus vieux morceau de marching band. Il fait une halte sur Claiborne Avenue, au Mother-in-Law Lounge, un cabaret que le trompettiste et chanteur Kermit Ruffins a repris pour y vendre des cuisses de poulet grillées dans le jardin et du bon jazz à l’intérieur. Kermit Ruffins, qui apparaît aussi dans le feuilleton de HBO, appartient au décor de Treme. Comme Travis, et surtout comme son grand-père: Jessie Hill.

Travis Hill ne s’arrête pas longtemps. Il veut faire un détour par le bar familial qui porte le nom du plus grand tube de Jessie Hill, «Ooh Poo Pah Doo», écoulé à plus de huit cents mille exemplaires dans les années 1960. Il siège au 1931 Orleans Avenue, il n’a l’air de presque rien. Trois types flânent en sirotant des cocktails laiteux. On fume. C’est quelque chose de fumer dans un lieu public, surtout aux Etats-Unis. Pour continuer d’attirer les touristes sur sa réputation de ville du péché, La Nouvelle-Orléans n’a jamais misé sur la prohibition.

A 7 ans, une trompette dans la bouche

Sur les murs du club, face à l’orchestre qui ravale d’anciens blues, il y a les portraits peints de Jessie Hill. Mais aussi celui de Trombone Shorty et de Travis Hill. «Mon grand-père était un type formidable. D’un rien, il faisait une chanson. On ne l’a jamais appelé grand-papa, c’était Jessie.» Chez les Hill, la musique remonte aussi loin qu’on s’en souvienne. Travis ne s’est jamais posé de question sur sa vocation. A 4 ans, on lui enfile un tambour dans les mains. A 7 ans, une trompette dans la bouche. Il gagne son argent de poche en faisant de claquettes dans le Vieux-Carré.

«C’est Trombone Shorty qui nous apprenait la musique. Nous avions le même âge, 8 ans, 9 ans. On idolâtrait les brass bands de l’époque: Rebirth, Soul Rebels. Il faut demander à Dieu la raison pour laquelle Trombone Shorty était si doué. Il n’était pas supérieur. Je n’utilise pas ce genre de mots. Si vous dites qu’il est supérieur, c’est qu’il y en a d’autres qui sont inférieurs. Ce qui est certain, c’est qu’il était capable de nous enseigner.» Ce sont des gamins. On les voit sur internet dans une vidéo. Trombone Shorty au soubassophone. Trumpet Black à la trompette qui miaule comme Satchmo lui-même.

Les Jackson Five du jazz

A l’époque, ils parcourent ensemble le monde au sein du Trombone Shorty Brass Band. Ils sont les Jackson Five du jazz, mais sans patriarche obsédant. «On voyageait tout seuls, au Japon, en Europe. On n’avait peur ni des plus grandes scènes ni de s’adresser aux gens. Un jour, on s’est quand même perdu en allant à New York. On était là, à pleurer comme des mômes au milieu de l’aéroport. On était des mômes, de toute façon. Mais il a suffi qu’on croise le Treme Brass Band pour qu’on se mette à jouer tous ensemble et qu’on ait l’impression d’être à la maison.» Trombone Shorty et Trumpet Black étaient plus que des cousins, des jumeaux. Leur route était tracée. Ils allaient continuer toute leur existence à déplacer ensemble La Nouvelle-Orléans hors de ses frontières.

Et puis, Travis Hill a 17 ans. On raconte qu’il est arrêté pour attaque à mains armées. Lui affirme qu’il s’est fait prendre après que la police l’a piégé dans une affaire stupéfiante de négoce. «Je ne cherche pas à vous convaincre. J’ai été placé dans une situation où j’étais de toute façon perdant. On a dû négocier avec le système judiciaire entre une peine de prison très très longue et une peine de prison très longue. C’est comme ça, ici. Je vis maintenant au cœur de la ville. Dans un bel appartement. Mais je peux aussi bien me faire arrêter en sortant et placer en cellule simplement parce que des policiers l’ont décidé.»

Dans les pénitenciers

Il passe huit ans et demi dans plusieurs pénitenciers du Sud des Etats-Unis. «On me déplaçait entre les Etats de la plantation. C’était comme un service militaire, les travaux forcés en plus. On devait cueillir le coton, les haricots, couper l’herbe, toutes ces tâches destinées à vous faire oublier qui vous êtes vraiment. Mais je suis Noir. Il n’y a rien qui puisse me mettre à terre. On peut me balancer un rocher dessus; si je peux encore bouger un membre, j’arriverai à m’en sortir. Alors, j’ai survécu à tout cela.» En prison, Travis apprend plusieurs langues: il peaufine son anglais, obtient une licence, découvre l’arabe, le swahili et le chinois. Et il se convertit à l’islam.

«C’est une partie fondamentale de celui que je suis devenu. Mais contrairement à plein de musicien noirs américains, comme Ahmad Jamal ou Yusef Lateef, je n’ai jamais affiché mon nom de converti. Aujourd’hui, les choses sont trop compliquées. Si j’avais un nom arabe, les gens me regarderaient peut-être d’un œil mauvais. Ils ne comprendraient pas pourquoi, en étant Américain, je porte un nom étranger.» A sa sortie, Travis reprend son sobriquet, Trumpet Black. Il était enfant quand quelqu’un, presque par hasard, l’en a affublé alors qu’il venait de remporter son premier prix d’instrument.

Derrière les barreaux, Travis a assisté au triomphe de son cousin. Après Katrina, à la faveur de l’intérêt renouvelé pour les musiques louisianaises, Trombone Shorty est devenu une petite légende. Derrière son trombone, il pose aux côtés de stars hollywoodiennes, Will Smith, les acteurs de «Twelve Years A Slave». Il accompagne Lenny Kravitz, Prince. Le producteur de rap Dr. Dre assiste à ses concerts. Il faut imaginer cela. Deux gamins prodigieux, du même sang et de la même trempe, dont l’un accomplit les rêves de l’autre tandis que celui-ci ramasse du coton dans un pénitencier du Sud.

«Jamais d’aigreur»

«Je n’ai jamais ressenti d’aigreur. J’étais heureux que Trombone Shorty fasse ce que nous avions toujours voulu. Et puis j’étais confiant. Je relisais sans cesse l’histoire de Joseph l’Abyssinien dans le Coran. Il avait été pris en esclavage et s’était libéré pour devenir roi. Il est devenu ma plus grande inspiration. Je savais que, quand je sortirai, je deviendrai le roi de La Nouvelle-Orléans. Pas pour dominer qui que ce soit. Mais pour faire rayonner notre musique.» Trumpet Black avait vu juste. Il est sorti. Il a repris sa place comme si rien ne s’était passé. Cet été, il se réjouissait déjà de jouer trois fois par jour au festival d’Ascona. Et son premier disque était prêt à sortir.

Il contient une chanson qu’il a écrite en prison.

– Vous n’avez même pas 30 ans mais on dirait que vous avez déjà vécu plusieurs vies. Quelle est la chanson qui résume le mieux votre trajectoire?

– «Trumpets No Guns».

– Vous pouvez chanter la mélodie?

– «This trumpet is my life, it’s bout the only thing I do right, it’s my ticket to the world. Spend time blowing my horn, you need it – it keeps me out the storm.»*

La voix de Trumpet Black a quelque chose de réconfortant. Elle charrie des siècles de gospel, de blues, de swing. Ce jour-là, au moment où il reprend sa voiture parquée devant le club de sa famille, il se lamente encore de ce que Treme est devenu. «Bientôt, il n’y aura plus de place ici pour les gens comme nous. La gentrification, l’embourgeoisement du quartier, est en train de tout détruire. Cela me fend le cœur.» Lundi, devant ce même club, à l’annonce de sa mort aux antipodes, les musiciens de La Nouvelle-Orléans ont joué des morceaux de funérailles, c’est-à-dire de fête, en souvenir de lui. Trombone Shorty était là, au premier rang.

* «Cette trompette est ma vie, c’est la seule chose que je fais bien. Elle est mon ticket pour le monde. Passe du temps à souffler dans ton cuivre, tu en as besoin. Cela me tient éloigné de la tempête.»

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