Treize regards de cinéastes sur Sarajevo

Cinéma «Les Ponts de Sarajevo» explore ce que la capitale bosnienne signifie pour l’Europe depuis 1914

Ursula Meier signe le meilleur sketch

Le Festival international du court-métrage de Winterthour vient de décerner son Prix à «Silence Mujo», d’Ursula Meier, une délicate élégie, sertie en conclusion du film collectif Les Ponts de Sarajevo, qui, selon le jury, «bâtit un pont au-dessus des tombes entre la souffrance personnelle et la souffrance collective, entre la perte et la mémoire». Prix amplement mérité: la contribution de la cinéaste suisse brille d’un éclat particulier dans cette mosaïque aux tesselles d’inégale valeur.

Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois, est assassiné à Sarajevo. Deux mois plus tard, le continent européen est à feu et à sang. Cent ans et trois guerres après les coups de revolver tirés par l’anarchiste Gavrilo Princip, que représente Sarajevo dans l’histoire contemporaine et la mémoire collective?

Les Ponts de Sarajevo tente une réponse kaléidoscopique à travers le regard de treize cinéastes européens, à savoir Aida Begić (Bosnie-Herzégovine), Isild Le Besco (France), Leonardo Di Costanzo (Italie), Jean-Luc Godard (Suisse), Kamen Kalev (Bulgarie), Sergueï Loz­nitsa (Ukraine), Vincenzo Marra (Italie), Ursula Meier (Suisse), Vladimir Perisić (Serbie), Cristi Puiu (Roumanie), Marc Recha (Espagne), Angela Schanelec (Allemagne) et Teresa Villaverde (Portugal).

Ces artisans proposent «des films qui chacun ressemblent à son auteur, avec ce pari qu’il existait quelque part, à l’horizon de toutes ces singularités, un horizon commun, qu’il n’était en aucun cas possible, ni souhaitable de dessiner à l’avance», précise le journaliste et critique Jean-Michel Frodon, directeur artistique du projet.

Chaque segment est séparé par une animation de François Schuiten (Les Cités obscures) surlignant excessivement l’ambition pacificatrice de l’ouvrage: des mains se tendent au-dessus d’un cours d’eau pour former un pont, brûler et se réunir à nouveau.

Il y a les cinéastes qui n’ont jamais mis les pieds à Sarajevo, et ceux qui y vivent, comme Aida Begić. La réalisatrice de Djeca s’essaye au film à la première personne avec «Album». Il y a ceux qui privilégient l’approche documentaire, ceux qui se risquent à l’art et essai, ceux qui s’essayent au genre historique: «Ma Chère Nuit» recrée l’assassinat originel, cet enchaînement de hasards malencontreux et les deux coups frappés à la porte du malheur. Hors propos, «L’Avant-Poste» évoque une mutinerie dans les troupes italiennes.

Entre l’essai abstrus («Princip, Texte», d’Angela Schanelec) et le sentimentalisme gnangnan d’Isild Le Besco qui se prend pour Yves Duteil («Prendre un enfant par la main») dans «Little Boy», la qualité des films s’avère forcément inégale. De «Sara et sa mère», de Teresa Villaverde, on retiendra cette pile de livres ornés d’un soleil correspondants aux lectures faites pendant la guerre.

Quant à Jean-Luc Godard qui, dès 1993, avait compris les enjeux de la guerre en Bosnie-Herzégovine, il nous galvanise avec «Le Pont des Soupirs», une réflexion sur les photographes de guerre rappelant que la photo, c’est quand l’esprit emprunte à la matière.

Avec son dispositif extrêmement simple (plan séquence), «Réveillon» de Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu) est d’une grande drôlerie. Dans l’ombre du sapin qui refroidit, papi et mami feuillettent au lit, Analyse spectrale de l’Europe (1928), d’Hermann von Keyserling. Dans ce livre savant détaillant les psychologies nationales, ils trouvent de quoi nourrir tous leurs fantasmes xénophobes. Ce chapitre est le film préféré d’Ursula Meier, et elle a raison, même si «Silence Mujo» est encore supérieur dans son évidence narrative, sa fluidité, sa puissance symbolique empruntant au plus banal du quotidien.

Sur le terrain de foot de Zetra, Mujo, 10 ans, tire la balle par-dessus le treillis. Elle se perd dans le cimetière en contrebas. Parti rechercher le ballon, dans le carré musulman, le gamin s’offre une pause cigarette. Et rencontre une femme qui cherche une tombe. Harmonisant le silence et la parole, le mouvement et l’éternité, Ursula Meier signe une formidable parabole sur l’amour et la mort.

Les Ponts de Sarajevo a été projeté en première le 27 juin 2014, à Sarajevo. Cérémonie maussade, boudée par les Serbes et hantée par la figure controversée de Gavrilo Princip, libérateur pour les uns, boutefeu nationaliste pour les autres. Il faudra encore nombre de films pour que le feu cesse de couver à Sarajevo.

VV Les Ponts de Sarajevo , film collectif (France, Bosnie-Herzégovine, Suisse, Italie, Allemagne, Portugal, Bulgarie, 2014), 1h54.

Un pont bâti au-dessus des tombes, entre la souffrance personnelle et la souffrance collective