Déjeuner avec Matthias Zschokke

«Je tremble pour trouver le mot juste»

L’écrivain bernois Matthias Zschokke a reçu mardi dernier à Paris le Prix Femina étranger pour «Maurice à la poule», son troisième roman, paru aux Editions Zoé

C’est toujours une sensation amusante d’entendre parler un écrivain et d’avoir l’impression de se retrouver dans l’un de ses romans. Cela ne se produit qu’avec les auteurs qui déploient, de livre en livre, un univers très reconnaissable. Le Bernois Matthias Zschokke est de ceux-là. Il a remporté à Paris mardi dernier le Prix Femina étranger pour Maurice à la poule, son troisième roman, long rêve éveillé d’un personnage qui regarde la vie s’ébattre tout autour de lui sans jamais y prendre part totalement. A moins que Maurice n’ait trouvé, par son attention au presque rien, à l’infime et au banal, le moyen d’y goûter pleinement et d’en rire. Et le lecteur avec. Entre deux plages douces-amères, Maurice à la poule fait s’esclaffer.

Matthias Zschokke, drapé dans un grand manteau noir, débouche de la douane TGV à Genève, la mine heureuse, un rien plissée par les agapes parisiennes. Est-ce qu’un prix littéraire français compte pour un auteur alémanique qui vit depuis 30 ans à Berlin? Ça peut aider à vivre, oui, parce qu’avoir connu le succès littéraire en Allemagne dès son premier roman, Max, au début des années 80, s’être fait remarquer à la réalisation puis avec ses pièces de théâtre, tout cela n’assure pas des fins de mois paisibles. Et Matthias ­Zschokke, grand traqueur de postures en tous genres dans ses livres et ses pièces, ne va pas endosser celle de l’écrivain vivant d’inspiration et d’eau minérale gazeuse.

Direction Carouge, fief des Editions Zoé de Marlyse Pietri qui soutient l’écrivain depuis 20 ans. En ligne de mire, le Café du Tessin, pas loin, où officie le chef Philippe Wetzler depuis la fin de l’été. Dans le tram qui y conduit, le Bernois-Berlinois s’étonne encore d’avoir pénétré l’univers des prix littéraires français qu’il observait jusque-là de loin, s’amusant des rumeurs d’intrigues à tiroirs sans fond. Souligne aussi combien il a été touché par la précision, l’intelligence et la chaleur des commentaires des douze jurés, toutes femmes de lettres. Combien elles semblaient fières de leur découverte helvétique, cinglant démenti aux fameuses rumeurs, incarnation du coup de cœur purement littéraire.

A part cela, cela se passe comment, en vrai, un prix? C’est là que Matthias Zschokke fait du Matthias Zschokke. Dans le tram toujours: «Vous connaissez l’Hôtel Crillon? Un palace de rois, vraiment. Nous y surgissons, Marlyse Pietri, Patricia Zurcher la traductrice et moi. Nous sommes conduits devant une porte. On nous y laisse longtemps. Une heure au moins pendant laquelle rien ne se passe ni personne ne vient. Pas de verre d’eau ou de mot de bienvenue. Tout à coup, la porte s’ouvre. On entre et on se retrouve dans un salon où se tiennent douze femmes. Elles mangent autour d’une table. Nous nous mettons un peu sur le côté. On attend. Rien ne se passe. Et puis, une à une, elles se lèvent de façon détendue et improvisée, viennent vers nous et nous parlent magnifiquement de Maurice à la poule. Puis une autre porte s’ouvre et une quantité phénoménale de photographes surgit dans une fièvre digne du Festival de Cannes. Ils canardent comme s’il n’existait aucune actualité plus importante que celle-là. Le calme revient. Pas de discours ou de café. Ni de papier qui atteste que j’ai reçu ce prix. Est-ce que je l’ai bel et bien reçu? Oui, j’en suis sûr pourtant. Et puis on est partis.»

L’atmosphère de petite brasserie calme du restaurant emballe littéralement l’écrivain sitôt le seuil passé. Lui qui à la descente du train aspirait au jeûne intégral après les émotions parisiennes opte sans sourciller pour le plat du jour, steak de cheval sauce roquefort.

Avant de devenir Berlinois, Matthias Zschokke a grandi à Ins, dans le canton de Berne. Un village discret où tous les trains, même ceux pour Paris, s’arrêtent. A cause d’une lourde histoire de rails et de voies. Stupeur des voyageurs plantés devant une gare en rase campagne. Le village se situe sur les hauteurs. On ne peut s’empêcher de penser que Ins et sa gare perdue ont joué dans l’attention que porte l’écrivain aux lieux de transit, de côté, en jachère du monde. Mais on préfère ne rien dire. Ins a servi de modèle à Friederich Dürrenmatt pour La Visite de la vieille dame, enchaîne l’écrivain. En route pour Berne, Dürrenmatt subissait Ins.

Cela ne fait pas longtemps en fait que Matthias Zschokke se sent, un peu, écrivain. L’écriture ne tient pas du tout du rêve d’enfance. C’est le théâtre et le métier de comédien qui lui donnent le courage d’écrire ses premiers mots. Dans l’envie de dépasser une timidité rebelle, il suit l’école d’art dramatique de Zurich et se retrouve engagé à Bochum en Allemagne où règnent le metteur en scène Peter Zadek et son comparse Fassbinder. Passions, intrigues et déchirements. «Bochum? Une vie, vraiment.»

Au départ du maître, le tout jeune Zschokke choisit Berlin la coupée en deux, la bon marché surtout pour vivre du théâtre. «A la fin des années 70, Berlin réunissait tous les jeunes Allemands qui ne voulaient pas faire leur service militaire. Il suffisait de s’installer à Berlin pour être exempté. En pleine Guerre froide, on vous payait presque pour venir là et renforcer le barrage contre les Soviétiques!» rappelle l’écrivain.

Il trouve un hangar désaffecté dans le quartier de Wedding et n’en a plus bougé jusqu’à aujourd’hui. Mais d’ici à trois mois, il en sera chassé. Le Mur est tombé, faut-il le rappeler, et la spéculation et les chantiers immobiliers sont devenus le quotidien des Berlinois. «Deux entrepreneurs, un Italien et un Allemand, vont transformer le hangar en lofts chics. On leur a dit sans doute que le quartier de Wedding est près du centre. Or Berlin n’a pas de centre. Et Wedding est une zone très problématique, habitée par des chômeurs et des immigrés. Ainsi avance la globalisation…»

Habité par les mondes et dialogues de Tchekhov le Russe et Hofmannsthal l’Autrichien, Matthias Zschokke écrit d’abord pour ses amis comédiens. Et puis se lance, à 26 ans, «sans savoir ce que je faisais», dans l’écriture d’un roman sans intrigue, ni forme connue. «Je crois que je voulais perdre définitivement la peur d’écrire.» En 1982, quand Max paraît, les critiques allemands se frottent les yeux, clament la fin de la littérature politique et l’avènement d’un style nouveau.

Aujourd’hui, Matthias ­Zschokke doute que ce premier essai soit encore lisible. Pourtant Max annonce Maurice. «Vous trouvez?» s’inquiète l’écrivain. Deux narrateurs indécis, poreux au monde, tout en regards, insouciants de toute intrigue. On insiste. «Je ne parle que de moi, c’est vrai. J’ai le rêve de pouvoir créer des personnages à la façon de Flaubert qui se formait à la médecine ou presque pour élaborer le personnage de Monsieur Bovary. J’ai essayé quelques fois. Mais je reviens à moi.»

Mais il ne se raconte pas pour autant, déteste l’exhibitionnisme. Revenir à soi ici équivaut en fait à chercher le commun à tous, l’émotion qui naît de la simple conscience d’être là. D’où ces pages sur un rai de lumière qui colore un bout de trottoir. «Au début, j’écrivais sans être vraiment conscient des mots, de leur force, de leurs couleurs. Maintenant, je tremble devant eux. Quand je dois parvenir à traduire au plus juste une émotion. Savoir s’il faut faire intervenir un bout de ciel ou pas. Peut-être que je suis devenu, un peu, écrivain.»

Lui qui à la descente du train aspirait au jeûne intégral opte pour le steack de cheval sauce roquefort

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