Livres

Tremblements intérieurs inavouables

Second volet d’une trilogie inaugurée avec «Disent-ils», «Transit» débusque les ombres et les abîmes de nos semblables avec une acuité redoutable. Rachel Cusk frappe à nouveau très fort

Fine mouche. Spéléologue de la vie intérieure. Observatrice hors pair. Sur le thème inépuisable de l’aliénation conjugale, la Britannique Rachel Cusk semble infaillible depuis son premier roman, Arlington Park, un petit bijou de cruauté bien tempérée, un remake brillantissime de Desperate Housewives transposé dans une banlieue chic de l’Angleterre. Puis il y eut Les variations Bradshaw, encore des histoires de couples torpillés par l’ennui, avec des personnages apparemment bien rangés mais passablement dérangés.

Transit, le nouveau Rachel Cusk, est le second volet d’une trilogie inaugurée avec Disent-ils, dont la narratrice, Faye, est une romancière pas comme les autres. Au lieu de déballer ses petits tas de secrets, elle préfère s’effacer pour écouter ses proches, tellement attentive à leurs confessions qu’elle en devient transparente. De son œuvre littéraire, on ne sait rien, ni de sa propre existence, sinon qu’elle vient de divorcer et qu’elle a deux jeunes fils.

A l’affût du détail qui en dit long

Dans ce premier volet, on la voyait s’envoler à Athènes où elle était invitée à animer un atelier d’écriture: autant de rencontres singulières saisies à chaud, autant d’instantanés que Rachel Cusk fait défiler sous le regard de sa narratrice, toujours prête à épingler un détail qui en dit long, à deviner une arrière-pensée sous la pensée, à flairer un mensonge derrière le trémolo d’une voix, à faire surgir l’inattendu tout en restant «sur le fil des choses, comme une hirondelle qui effleure délicatement les contours d’un paysage sans jamais se poser».

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Scrutant elle aussi ce qu’elle appelait des «tropismes» ou des «sous-conversations», Nathalie Sarraute aurait adoré la compagnie de Faye, que l’on retrouve dans Transit, avec du pain sur la planche. Parce qu’elle doit se lancer dans un double chantier. Un: retaper l’appartement qu’elle vient d’acheter à Londres. Deux: se reconstruire elle-même, suite à ce divorce qui l’a laissée sur la paille au point de «perdre le fil» de son existence.

Quand les astres s’en mêlent

Pas facile d’affronter ces épreuves, d’autant que ses nouveaux voisins lui font clairement comprendre qu’elle est indésirable. Et lorsqu’une astrologue lui annonce qu’il y aura de gros bouleversements à prévoir dans les semaines à venir, elle est désemparée. «Cette femme avait interrogé les planètes et tenait à ce que je sache qu’un transit majeur devait se produire prochainement dans mon ciel», dit Faye, qui trouvera pourtant assez d’énergie pour tendre une oreille infaillible aux propos souvent aigres-doux de son entourage.

A commencer par les jérémiades de Gerard, un ancien amant croisé par hasard, avec ses éternelles pinces à vélo et son étui à violon en bandoulière, toujours pas de quoi pavoiser pour ce musicien dont l’immaturité nous vaut quelques pages bien senties. Aussi subtiles que toutes ces digressions drôlissimes où Faye raconte comment elle s’ingénie à donner une âme à son appartement londonien, un capharnaüm totalement insalubre, envahi par les pigeons et par des odeurs suffocantes venues de l’étage du dessous. Où on la traite de «sale traînée» avant que d’intempestifs coups de balai ne tambourinent à la moindre occasion contre son plancher, en guise de bienvenue.

Traité de psychologie

D’une scène à l’autre, ce livre est un échantillon d’humanité, un traité de psychologie où Faye ne cesse de se projeter dans la vie de ses confidents, en transit entre des personnages dont chacun pourrait remplir tout un roman à lui seul. Oliver, qui a découvert son homosexualité en lisant Genet. Amanda, en proie à «une vie sentimentale d’ado». Lawrence, fraîchement remarié et toujours pas réconcilié avec lui-même, fermement convaincu que «la vie est une imposture». Dale, un coiffeur noctambule qui vient de rompre avec l’alcool et la drogue pour changer de peau. Julien, un écrivain en quête de son vrai père, un fantôme qu’il finira par rencontrer lors d’une séance de dédicace providentielle.

Ecrire est à la fois un supplice et un soulagement, comme d’extraire un couteau de sa propre poitrine

Ecrire? «C’est à la fois un supplice et un soulagement, comme d’extraire un couteau de sa propre poitrine», explique Faye, qui cherche sa place parmi tous ces lambeaux de destins en crise. Et qui, à la manière d’un médecin des âmes, nous les inocule par intraveineuses afin de nous rendre plus lucides. Mais il y a aussi toutes ces maximes de moraliste qui fourmillent sous sa plume. La liberté? «C’est un foyer qu’on ne quitte qu’une fois et qu’on ne peut plus jamais regagner.» Le destin? «C’est l’écho de la volonté des autres, et pas une histoire écrite par un conteur universel.»

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Méditation sur la confusion des sentiments, chassé-croisé de voix qui s’interpellent et qui, souvent, se ratent, Transit évite de se laisser engloutir sous les vagues de tous ces déballages intimes dont il se fait l’écho. Parce que l’écriture, pour l’auteure d’Arlington Park, est un port d’attache, un solide poste d’observation. Une «cabane à soi», note Rachel Cusk, complice de Virginia Woolf dans l’art de s’isoler du monde pour mieux saisir ce fameux «flux de conscience» qui reste la plus féconde des fontaines, en matière de littérature.


Rachel Cusk, «Transit», traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatsikas, L’Olivier, 340 p.

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