En sortant du Centre de la photographie de Genève, le public lève les yeux au ciel. Il cherche les caméras de surveillance postées aux abords de Plainpalais. Evidemment, il sait depuis longtemps qu’elles tapissent les murs de la ville, mais il s’est habitué à l’idée, avec plus ou moins de bonne grâce. Jorg Bader, directeur du CPG, relève les paradoxes: «Cela fait environ 25 ans que les caméras contrôlent l’espace public. A la même période, les photographes amateurs et professionnels ont commencé à se faire interpeller ou agresser lorsqu’ils prenaient des images dans la rue. Et aujourd’hui, le selfie est une nouvelle forme de contrôle social, la «happy-self-exploitation» observée par le philosophe Byong-Chul Han.»

La cinquième édition des 50JPG – 50 jours pour la photographie à Genève – s’articule donc autour de cette thématique. 32 lieux participent à la triennale, de la HEAD au HUG, jusqu’au Musée d’art de Pully et à l’école d’art d’Annecy.

Au cœur du dispositif, l’exposition Caméra (Auto) Contrôle au Centre de la photographie. Une soixantaine d’artistes et de collectifs s’emparent du matériau fourni par les caméras de surveillance, le détournent ou interrogent les limites de notre tolérance. Dans une jolie mise en abyme, ainsi, Dan Graham projette en direct sur un téléviseur les images enregistrées dans le bureau du CPG, situé juste à côté. Où l’on voit les employés s’affairer à quelques heures du vernissage. Le son, lui, est transmis avec un retard de 24 heures.

Victime plus ou moins consentante

Autre mise en scène de la victime plus ou moins consentante, le formidable «Pavillon du contrôle» du duo Guillaume Désange et Michel François. Autour d’un jardin zen parsemé de quelques grosses pierres et ratissé comme il se doit de petits cailloux, trois écrans. Tiens, on dirait moi; chacun retranscrit des images tournées simultanément dans la salle. Les caméras, elles, sont invisibles. On s’approche, on cherche, rien. Et c’est terriblement stressant de se voir ainsi observée et affichée, sans déceler l’oeil inquisiteur. Dans une vitrine, une seringue et une puce sous-cutanée achèvent de nous refroidir. L’installation est tirée de l’«exposition universelle (section documentaire)» présentée à la biennale d’art contemporain de Louvain-la-Neuve en 2013. Manuel Schmalstieg, lui, colle des avis de recherche pour retrouver des personnes photographiées à Genève par Google Street View.

Plusieurs travaux questionnent le monde carcéral, les pratiques policières ou de l’armée. Jules Spinatsch réalise l’une de ces fresques mosaïques à partir de 1360 images prises depuis la tour de contrôle d’une prison de Mannheim. Et le panoptique de Bentham se fait technologique; le gardien surveille des écrans reliés à des caméras qui surveillent les détenus. Dans une vidéo, Harun Farocki documente la pratique californienne consistant à arroser les prisonniers bagarreurs d’un mélange d’eau et de produits chimiques; le jet est directement accroché sous la caméra. Nicolas Crispini recycle des images de presse montrant l’usage de la radiographie pour traquer les migrants. Lea Farin réalise un autoportrait dans une valise selon la même technique.

L’oeuvre de Heather Dewey-Hagborg interpelle. C’est une autre manière de voler des images. A partir de matériel génétique récolté dans les lieux publics, l’artiste créé des portraits sculptés par une imprimante 3D. Un mégot de cigarette, quelques indications sur un billet, un visage.

Citoyens qui se jettent eux-mêmes en patûre

Si nombre de travaux semblent guidés par la volonté de dénoncer les abus de pouvoir et les violations multipliées de la sphère privée, d’autres pointent les citoyens qui se jettent eux-mêmes en pâture, consciemment ou non. Kurt Caviezel collectionne les individus filmés par leurs webcams en train de boire, fumer ou bailler. Il y a même quelques nourrissons endormis et ceux-là, assurément, n’ont pas donné leur accord. Willem Popelier recycle les selfies adolescents trouvés dans l’ordinateur d’un magasin d’exposition. Jenny Rova, elle, pique les images de son ex sur sa page Facebook puis découpe la tête de la nouvelle petite amie pour coller la sienne à la place.

A ceux qui voudraient ne pas laisser de traces, visuelles au moins, le CPG expose une carte des caméras de surveillance genevoises au musée Rath. Et s’il y a des lieux que l’on ne peut éviter, Enrique Fontanilles imagine une panoplie de déguisements pour «éviter d’être reconnu», tel arborer un foulard doré façon madone aux abords des églises.


Camera (Auto) Contrôle, 50JPG, jusqu’au 31 juillet 2016 au Centre de la photographie de Genève. www.50jpg.ch/blog