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Trent Reznor en concert avec Nine Inch Nails à l'OpenAir de Saint-Gall, le 29 juin 2018.
© Gian Ehrenzeller / Keystone

Musique

Trent Reznor, prophète de malheur

Le patron de Nine Inch Nails, en concert au Montreux Jazz ce lundi soir, polit depuis trente ans un rock qui cogne pour se faire entendre. Portrait d’un écorché brillant quand il écrit pour le cinéma

On connaît le refrain. Prenez un artiste, n’importe lequel, et les chances sont raisonnables qu’il considère sa nouvelle œuvre infiniment meilleure que celles qui ont précédé – quand bien même il tenait un discours semblable quand il publiait ces dernières. A Trent Reznor de nous faire le coup alors que paraît God Break Down The Door, ultime volet de la trilogie Bad Witch. Comme attendu, rien d’aimable ici. Nine Inch Nails – NIN pour les intimes – déploie en six titres ses dissonances et férocités. Mais rien de remarquable non plus. Cherchant à renouer avec l’animalité de ses débuts, et s’appuyant sur la technologie pour rester dans la course, l’Américain nous ferait presque oublier combien il excelle d’abord dans les climats épurés.

En 2013, alors que NIN reprenait du service après quatre ans de coma, Michael Trent Reznor publiait un court documentaire sur les dessous de la tournée Tension. On s’attendait à y découvrir le jeune homme englué dans d’insolubles problèmes intimes que Pretty Hate Machine (1989) puis Broken (1992) avaient popularisé auprès d’un public amateur de violences soniques et de pauses malaisées. On le regardait s’agiter en chef d’entreprise occupé à veiller sur les rouages d’une machine huilée, comprenant armée de techniciens spécialisés et personnel administratif dédié. En soi, rien de plus que l’ordinaire d’un cargo pop renommé et lancé sur les routes du monde, c’est vrai. Mais cette vision d’un quinquagénaire perfectionniste s’affairant constamment et ordonnant à ses équipes tranchait avec l’image de plaie humaine, à vif, inconsolable, que Reznor avait longtemps soignée.

Plongée dans les ténèbres

A celle-là, à dire vrai, on ne s’était jamais attaché, rendu indifférent à la souffrance marketée par des générations de rockeurs impudiques. Dans l’art métallique du gosse de Mercer, Pennsylvanie, en revanche, on s’était un temps baigné. Apparu au début des années 1990, au moment où le rock’n’roll se régénérait en puisant des dynamiques avantageuses dans le ventre des machines, NIN avait un peu bousculé le paysage pop par ses disques malades conçus à la manière d’autoportraits carbonisés. Et l’album The Downward Spiral (1994) fut son chef-d’œuvre. Un geste où l’artiste se noie dans ses propres contorsions, quand les ténèbres dévorent tout: couleurs, sons, capacités. «Je me suis blessé aujourd’hui/Pour voir si je peux encore sentir/Je me concentre sur la douleur/La seule chose réelle», chante-t-il dans Hurt, chanson reprise et mondialement popularisée en 2002 par Johnny Cash.

A lire: Dans l’ombre et la dépression, Nine Inch Nails a façonné sa plus belle carapace

Bien sûr, il est raisonnable de voir avant tout un théâtre pop dans la mise en scène qu’offrit Trent Reznor de ses malheurs. Et dans un cirque où confessions suppliciées comme déflagrations soniques sont invariablement forcées à la surenchère pour satisfaire les fans, NIN et ses albums désormais introspectifs, pour certains barbants (The Fragile, 1999), se découvrit finalement largué. C’est qu’autour, d’autres loups autrement plus agressifs poussaient, comme Orgy, quand la techno, elle, redéfinissait pour tout laborantin du rock indus les canons des esthétiques glacées. Le flop de With Teeth (2005) consommé, on croyait «Mr Self Destruct» bon pour l’oubli, ses faits d’armes notables déjà négligés: réalisation de l’album Portrait of an American Family (1994) de Marilyn Manson, tournée Outside World (1995) engagée avec David Bowie, écriture d’une musique pour le jeu Quake (1996) ou, plus tard, accompagnement du rappeur Saul Williams dans l’élaboration d’un disque sismique, The Inevitable Rise and Liberation of Niggy Tardust! (2007). Rage, basses cradingues et affaires mises sur pause forcée, l’Américain se tournait alors vers le cinéma. Bonne idée.

«Mr Self Destruct»

Le septième art, Reznor s’y était déjà frotté en participant à la bande-son de Lost Highway (David Lynch, 1997). Il n’y était cependant qu’un invité, employé pour son savoir-faire en climats glauques et mélodies minérales, en dissonances crispantes et assonances moites. Mais en 2010, il devenait pour David Fincher, disons en forçant absolument le trait, ce qu’Ennio Morricone fut pour Sergio Leone, ce que Bernard Herrmann incarna chez Hitchcock, ce qu’Angelo Badalamenti demeure pour Paul Schrader: celui par lequel s’opère un rapport fusionnel entre son et image, entre partition claustrophobe et récit anxiogène.

Associé à l’Anglais Atticus Ross, l’auteur de Burn s’aborde dès lors non plus seulement comme cet artiste coincé dans la brutalité autistique que propose le dernier-né de NIN. Mais encore en compositeur nocturne capable dans The Social Network (2010), Millénium. Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011) et Gone Girl (2014) de restituer l’élégante froideur d’un cinéaste, comme lui, hier célébré pour ses virtuosités démonstratives (Seven, 1995) et aujourd’hui loué pour l’examen lucide qu’il offre de l’aliénation. Mais les chances sont minuscules que Trent Reznor interprète lundi soir à Montreux une seule note de ses compositions pour le grand écran. Son concert s’achèvera sur Hurt.


Nine Inch Nails en concert au Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, lundi 9 juillet, avec Gary Numan.

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