Bientôt, l’émotion du printemps va nous saisir, nous, foules pressées, au détour des rues, au sortir du métro, au creux d’un chemin. Comme une ardeur, avec ou sans les mots pour le dire. Depuis trois ans, un festival capte, déploie, questionne cette soif-là et met la poésie au milieu de la vie: dès lundi, en Suisse romande, le Printemps de la poésie va dérouler une programmation riche de plus de 100 événements.

Parmi ces multiples rendez-vous qui vont de la lecture à la croisière nocturne, de l’atelier pour enfants à la performance, se glisse une anthologie vidéo de la poésie romande. Trente poètes, de toutes les générations, de Jacques Roman à Heike Fiedler, de Mary-Laure Zoss à Vincent Barras, de toutes les approches (slam, poésie sonore, texte), ont relevé le défi de la caméra, dans un studio de l’Université de Lausanne. L’anthologie sera lancée le 12 mars et sera diffusée sur le site Poesieromande.ch jusqu’au Printemps de la poésie 2019. En avant-première, Le Temps présente dès aujourd’hui une première vidéo, celle du slameur Narcisse, et en présentera deux autres, pendant le festival.

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Antonio Rodriguez, poète lui-même, professeur à l’Université de Lausanne, est le directeur du Printemps de la poésie.

Le Temps: D’où vous est venue l’idée de lancer une anthologie de poésie en vidéo? Le livre ne suffit plus?

Antonio Rodriguez: A ma connaissance, c’est une première. Le format de l’anthologie a toujours été un des meilleurs moyens de faire connaître la poésie. Si vous faites une anthologie contemporaine en livre, vous excluez d’emblée la poésie sonore, la performance, le slam, et même de jeunes Bob Dylan. Vous creusez de nombreux fossés de génération en raison du support. Par ailleurs, il y a moins de chances qu’une personne pressée aille acheter au hasard un livre de poésie contemporaine, plutôt que d’être chez soi et d’avoir un moment surprenant devant son écran. C’est simplement une nouvelle forme de relation. Elle peut avoir lieu dans le train, dans une salle d’attente, mais à partir d’un téléphone. Il est toujours passionnant de voir des poètes dire leurs textes; on entre dans des mondes, dans un corps-à-corps différent.

Le Printemps de la poésie s’ouvre lundi. En lançant l’idée, en 2015, pouviez-vous imaginer l’ampleur qu’a pris le festival aujourd’hui?

En trois ans, nous sommes passés de 30 à plus de 120 événements, avec des propositions de plus en plus fortes de la part des organisateurs. Nous avons visiblement répondu à un besoin: celui de se synchroniser poétiquement, d’être incarné collectivement, de découvrir la poésie, même la plus sérieuse, en ayant du plaisir, avec des formes originales qui renouent le contact. Sous les fonctionnements quotidiens se cachait l’envie de se lier autrement. Mais je reste surpris par la formidable réactivité des institutions, par la sympathie et l’efficacité de leurs responsables, tout comme par le soutien du public et de la presse. Cette région est étonnante. Nous avions besoin d’une étincelle poétique, et elle a répandu un feu dans ce monde un peu sec. Cela va continuer…

Comment expliquez-vous cet appétit pour la poésie en 2018?

Certaines relations à la poésie marchaient moins bien, et il fallait les renouveler. Ainsi, le monde de la performance a rapproché les grands théâtres ou les centres d’art contemporains de la poésie. Mais il y a plus: tout le monde aime contempler le paysage, s’émerveiller du retour des saisons et, en même temps, la programmation montre bien l’esprit du festival (une croisière nocturne, un jeu de rôle, une visite poétique en réalité augmentée). Nous montons un festival les pieds sur terre et le regard vers l’horizon: des gens, des livres, des moments, des gestes centrés sur l’infime, pour ressentir et penser mieux sur tous les supports de notre époque. Et cela permet de respirer ensemble, et d’avoir des images là où les mots nous manquent parfois, où l’on peut avoir peur.

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Changer le regard sur la poésie, c’est votre but? Vous dites au public: n’ayez pas peur?

Le mot «poésie» suscite des clivages: certains l’adorent, d’autres la détestent. Au lieu de dire, la poésie c’est bien, ou c’est ce qu’il y a de plus haut, mais c’est inatteignable, nous aimerions rendre cette formidable manière d’être dans la langue, dans le réel accessible. Valorisons déjà les pratiques intimes de la poésie. Puis montrons que la poésie est proche de la vie des gens, dans une gare, dans les journaux, sur les écrans. Il faut simplement que le public puisse renouer le contact et l’expérimenter: qu’ils testent la première vidéo de l’anthologie, et ils verront bien. Nous aimerions articuler avec le mot «poésie» plusieurs fossés qui font peur: la fracture numérique, les écarts entre les valeurs des générations, le lien du local et de l’international, la vitesse des innovations technologiques. Le mot «poésie» est directement touché, et il peut montrer comment s’adapter, trouver une place incarnée, ancrée et ouverte dans le monde d’aujourd’hui.

L’Université de Lausanne est le cœur du Printemps de la poésie. Que recherche l’institution académique avec un tel événement?

La loi sur l’Université lui donne sept missions fondamentales, et ce festival en remplit de nombreuses à lui tout seul: transmettre et valoriser les connaissances, favoriser la diffusion de la culture, stimuler le débat de société, exercer une fonction de service en faveur de la collectivité. J’ajouterais encore ceci: stimuler la créativité collective, harmoniser les acquis du livre et les développements numériques, transmettre les héritages d’autres époques, démocratiser ce qui était auparavant réservé à une élite.

N’est-ce pas risqué de vouloir concilier recherche académique et festival tout public?

Non, le véritable risque serait d’avoir un groupe qui dirait «nous sommes experts, nous savons ce qui est important, et vous êtes ignorants» et, de l’autre côté, d’imaginer que le grand public ne réagit qu’à la démagogie ou au populisme. On peut être à la pointe et rester en contact avec le public: Jacques Dubochet, notre récent prix Nobel à l’Université de Lausanne, le montre bien. De notre côté, nous devons faire circuler la poésie du plus complexe, la recherche et la création mondiales, au plus simple, un poème dans la garderie de quartier. C’est la réalité de la poésie, qui est faite de nombreuses couches.

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Cette année, les affiches du festival montrent Victor Hugo avec la mention: «Ce réfugié politique a écrit des poèmes. Et vous?» Que voulez-vous dire?

Normalement, on entend plutôt: attention, ceci est «un grand poète», vous devriez le lire. Avec le «Et vous?» c’était une manière d’interpeller les gens pressés. Je pourrais passer ma vie à dire «et vous?». Je lis, et vous? J’aime ce rythme, et vous? C’est une adresse, qui permet de créer du lien, de la communauté. Par ailleurs, comme le thème du Printemps était «les marges au centre», nous voulions montrer que les grandes figures tutélaires de la poésie se trouvaient parfois dans les marges de la société: l’exil pour Hugo, la prison pour Verlaine, l’hôpital psychiatrique pour Artaud. Une société se consolide ou se déchire sur ses failles. Nous aimons donc travailler sur les failles «sensibles» de notre époque. C’est un acte poétique en soi.

Le recueil de poèmes auquel vous revenez sans cesse?



Celui que je suis en train d’écrire, le troisième d’une trilogie sur l’Europe. J’y concentre beaucoup d’énergie.

Etes-vous capable d’expliquer ce que la poésie vous apporte?

A célébrer ce que je ressens, à mieux regarder et à mieux respirer. C’est déjà pas mal. Et vous? 


Le Printemps de la poésie, du 12 au 24 mars, Lausanne, Fribourg, Genève, Orbe, etc... Programme complet