Rituel

Des trésors d’artistes enfouis sous le futur Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne

Une minuscule fronde, des graines, un bout de toile, des pinceaux, un film non développé… Près de 80 artistes ont répondu à l’appel du directeur du MCBA, Bernard Fibicher, en offrant objets et œuvres d’art qui vont être enterrés dans les soubassements du musée. Inventaire en forme de trésor

Ce jeudi 6 octobre, près de la gare de Lausanne, quelque 450 personnes ont assisté à la pose de la première pierre du futur Musée cantonal des beaux-arts (MCBA) sur le site de Plateforme10. Le musée n’ouvrira ses portes qu’en 2019 mais, déjà, les artistes y ont trouvé leur place. Bernard Fibicher, directeur du MCBA, a en effet eu l’idée de demander à environ 80 d’entre eux, en Suisse et à l’étranger, tous liés à l’histoire du musée, de fournir un objet qui sera enfoui dans les soubassements.

Si c’est une tradition d’enterrer les plans du bâtiment, il arrive que quelques autres objets symboliques le soient également. En 2011, sous son nouveau centre d’archivage de la Penthaz, la Cinémathèque suisse a notamment enfoui une copie des plus anciennes images tournées en Suisse, à l’Exposition nationale de 1896 à Genève, par Casimir Sivan, avec une caméra qu’il avait construite lui-même. Pour le MCBA, Bernard Fibicher a lancé sa quête fin août, et ce sont essentiellement des objets offerts par des artistes vivants qui sont enterrés. La seule contrainte était que cet objet ne devait pas dépasser 5 cm3. «Je suis très touché par les réponses que nous avons obtenues. Il n’y a que quelques artistes que nous n’avons pas pu atteindre si rapidement. Mon seul regret est de ne pas avoir eu de réponse de Jean-Luc Godard, qui n’est pas directement lié au musée mais qui est très proche des beaux-arts et compte beaucoup pour les artistes d’ici.»

Un pinceau de Pierre Soulages est arrivé au dernier moment, via sa galeriste, Alice Pauli. Thomas Hirschhorn a envoyé un minuscule objet en bois, se refusant à tout commentaire. Mais bien sûr, il est difficile de ne pas y voir une fronde, tant l’œuvre de l’artiste est une invitation à penser et à agir. Plusieurs artistes ont ainsi joué avec les symboles, de manière plus ou moins directe. Celui des graines par exemple.

Ainsi, Alain Huck (Vevey, 1957), fils de jardinier, a offert un sachet de semences de pensées, Silvia Baechli a offert des graines d’un arbre qui est devant son atelier bâlois, et Ai Weiwei, qui exposera l’an prochain au Palais de Rumine, deux des petites graines de tournesol en porcelaine peintes à la main de Sunflower Seeds, la gigantesque installation avec laquelle il avait envahi le Turbine Hall de la Tate Modern en 2010. «Je lui ai suggéré de nous offrir une graine, il m’a répondu qu’elle s’ennuierait toute seule», raconte Bernard Fibicher.

Certains ont envoyé des œuvres minuscules. Le musée a ainsi vu arriver un dessin de l’artiste indienne Nalini Malani, deux monochromes bleus d’Olivier Mosset – à Bernard Fibicher d’en sélectionner un –, Giuseppe Penone (Garessio, 1947) a offert une minuscule sculpture en bronze, une branche à moitié noircie.


Les propositions de plusieurs artistes resteront invisibles, comme les photographies prises dans les salles d’exposition et les bureaux du Palais de Rumine par Anne Hilbrand, que l’artiste a envoyées sous forme de film, non développé, ou la vidéo d’Anne-Julie Raccoursier, envoyée sur une mini-cassette, Gilles Furtwängler a dissimulé un poème érotique dans une enveloppe scellée.

Miriam Cahn a raboté une poutre de son atelier dans les Grisons, une manière de dire que le musée sera aussi la maison des artistes. Et parmi les envois qui touchent le plus Bernard Fibicher, quelques traits au crayon tracés depuis son lit d’hôpital par le Néerlandais Herman de Vries, 85 ans.

Les familles d’artistes disparus ont aussi été contactées. La comtesse Setsuko Klossowska de Rola a enveloppé selon tous les raffinements japonais un pinceau de Balthus, Françoise Marquet a offert un couteau à peindre de Zao Wou-Ki, Silvie Defraoui a envoyé une de ses diapositives mais aussi une autre de son mari Chérif, décédé en 1994. Et Jean Otth, dont Bernard Fibicher appréciait tant la fidélité à tous les vernissages, sera aussi représenté par une diapositive. Les deux enfants artistes du pionnier vaudois de l’art vidéo, Virginie et Philémon, ont aussi offert des objets.

L’objet le plus ancien, ce sont de petits bouts de toile, sauvegardés après qu’un vandale, en 1980, s’est laissé enfermer la nuit dans le musée pour brûler L’Exécution du major Davel, grand tableau historique peint en 1846 par Charles Gleyre. Puisse ce choix servir de protection contre les mauvais sorts. C’est peut-être aussi le but de la petite souris en pâte à modeler criblée d’épingles offerte par Frédéric Clot.

Tous ces objets ont été réunis dans une boîte par les employés du musée, chacun, technicien comme conservateur, choisissant ses artistes, dans un petit rituel commun. On retrouvera tous ces objets dans une petite publication que le musée éditera d’ici à la fin de l’année.

Une série d’artistes ont aussi été mandatés pour offrir leur regard sur la construction de Plateforme10, à différents moments du chantier. Par ailleurs, il ne leur reste que quelques jours, jusqu’au 14 octobre, pour se porter candidats à la sélection pour le concours «Art et architecture» lancé dans le cadre du Pour-cent culturel. Celui-ci permettra de déterminer quelle intervention artistique s’inscrira à demeure dans les bâtiments de Plateforme10.

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