Hormis les murs gris souris, ou plutôt rat de bibliothèque, rien de confiné ni d'ennuyeux dans l'exposition dédiée au patrimoine de la Bibliothèque de Genève, connue par des générations d'usagers, étudiants surtout, comme la Bibliothèque publique et universitaire ou BPU. Or cette teinte sombre, destinée à mieux contenir la lumière néfaste aux écritures et aux enluminures, met en valeur le brillant subtil et les coloris délicats des pièces présentées, cartes géographiques, précieux lambeaux de papyrus, calligraphies arabes, incunables et feuillets manuscrits. Visés par les spots, les éléments dorés des enluminures acquièrent même un éclat presque insolite, assurément magique.

- Parcours harmonieux, ponctué de surprises

Choisies par les différents spécialistes des différents domaines concernés parmi les quelque cinquante kilomètres de rayonnages où doivent quotidiennement évoluer les aides bibliothécaires, les œuvres retenues illustrent un thème principal, celui, emprunté à Baudelaire, de l'invitation au voyage.

De la première salle, la plus belle peut-être, du point de vue esthétique, qui met au jour l'alliage de calculs scientifiques et de rêveries artistiques dont relèvent les productions de cartographes, d'explorateurs et de dessinateurs, à la dernière, réservée aux affiches de la période Art nouveau, qui vantent les joies du ski ou les beautés de Genève, le parcours se veut harmonieux et ponctué de surprises. Ces surprises frapperont diversement les visiteurs, selon leurs intérêts.

Exemples choisis pour le seul plaisir de la vue et de ses résonances dans les méandres de la conscience, ce fragment de papyrus portant une évocation haute en couleurs d'un moment de l'Iliade d'Homère, ou cette vue en largeur de Moscou, ou encore cette image penchée d'un marchand ambulant par le «singulier voyageur» que fut Jean-Jacques Rifaud dans la première moitié du XIXe siècle. Ou cette carte marine signée par Andrea Benincasa en 1476, jeu de lignes entrecroisées, de signes calligraphiés et de vignettes colorées. Plus loin, la salle Rousseau contient l'unique masque mortuaire, de même que l'un des premiers manuscrits du Contrat social.

- Editions genevoises mais aussi voyages

Au chapitre des éditions genevoises, ou des éditeurs genevois, quelques livres d'artiste et de bibliophilie, un Eluard/Miro «à toute épreuve» chez Gérald Cramer, un récent Yves Bonnefoy/Zao Wou-ki réalisé par la maison Editart, une version illustrée du Vieil Homme et la mer d'Hemingway.

Les voyages, bien entendu, passent par Genève et s'y arrêtent forcément un peu, d'où la constitution d'un «abécédaire d'iconographie genevoise», qui part du A d'Auteurs, où figurent des portraits, et saute le Z pour mieux entretenir la curiosité et prolonger une visite ponctuelle et incomplète de fonds surabondants.

Cette visite, qui aurait pu s'avérer décevante, car quoi de plus frustrant que de devoir se contenter de parcourir deux pages d'un ouvrage, voire ne pouvoir contempler que son dos, a au contraire l'effet d'une mise en appétit: appétit de lire, de connaître, d'observer, voire d'écrire à son tour, à sa mesure, comme le suggère «l'atelier d'écriture» qui contient, en ses vitrines, des carnets, d'Amiel à Georges Haldas, des messages, des portées avec leurs notes de musique apposées du bout de la plume par Emile Jaques-Dalcroze.

On prévoira ainsi un arrêt devant les pattes de cette fine mouche et grande voyageuse que fut Ella Maillart ou devant les plus amples lettres cabossées de Nicolas Bouvier, dont le père fut, en son temps, le directeur de la Bibliothèque de Genève, cette «caverne d'Ali Baba». Le parcours accompli, pourquoi ne pas remettre en marche cette machine à remonter le temps, qui traverse 450 ans environ d'histoire de la bibliothèque et 2000 ans d'histoire de la littérature?

Arts, savoirs, mémoire. Trésors de la Bibliothèque de Genève. Musée Rath (place Neuve, tél. 022/418 33 40). Ma-di 10-17h, sauf me 12-21h. Jusqu'au 18 février.