Notre époque est-elle différente de celles qui l’ont précédée à cause du triomphe des images et de l’omniprésence des écrans qui envahissent les existences, de l’espace intime à l’espace public? Il y a un demi-millénaire, le bourgeois d’une ville suisse se levait le matin dans une demeure décorée et il allait prier devant son autel domestique ou dans sa chapelle privée. Quand il sortait dans la rue, il pouvait voir partout des armoiries et des enseignes; il croisait des statues de saints protecteurs, des effigies sur les fontaines. S’il se rendait au siège de sa corporation, signalé par une fresque ou par un bas-relief, il y trouvait aussi des statues, dont celles du saint patron de sa profession. Les jours de fête, qui étaient nombreux, il vénérait une Vierge portée sur des épaules, un Christ mobile monté sur roues, ou le saint en bois du calendrier revêtu d’un costume d’apparat. Les jours de catastrophes (épidémies, incendies, sécheresses…) des processions étaient organisées derrière des statues. Et, dans les églises, il pouvait contempler des miracles comme l’élévation d’un Christ vers la voûte à la date de l’Ascension.

Partout, qu’il soit riche ou qu’il soit pauvre, l’habitant du début du XVIe siècle était entouré par des images dotées de tant de pouvoirs qu’il fallait leur consacrer des prières. Les mêmes images, le même discours sur Dieu et sur le monde, sur la condition humaine, sur les devoirs et sur les dangers de la transgression. Qui fabriquait ces images? Comment les artistes-artisans qui les produisaient étaient-ils organisés? Quelles règles suivaient-ils? Avaient-ils un style personnel ou obéissaient-ils seulement à leurs commanditaires ou aux consignes édictées par l’Eglise? Il est rare de pouvoir plonger dans l’esprit d’une époque aussi éloignée et de l’avoir littéralement devant soi. C’est ce que propose Sculpture 1500, Fribourg au cœur de l’Europe au Musée d’art et d’histoire de la ville (MAHF). Un voyage dans le temps, une visite chez ceux qui ont créé le monde visuel dans lequel vivaient leurs contemporains.

D’abord une première salle où sont installés des retables qui ornaient les autels, ces armoires décorées de sculptures sur lesquelles on pouvait refermer des volets peints, par exemple celui de la famille Furno (vers 1518) et son extraordinaire relief doré signé par l’atelier de Hans Geiler, ou les statues expressives de celui qu’on appelle Le Maître aux gros nez parce qu’il dotait ses personnages d’un appendice nasal proéminent. Puis les statues destinées aux processions. Un hommage au rôle des commanditaires qui, dans la région, ont permis aux artisans de réaliser ces prouesses, comme Claude d’Estavayer et Mauricia de Blonay dont le retable a été exécuté en 1528. Et les objets destinés aux corporations ou les images de circonstance. Dans les salles du sous-sol, le visiteur pénètre dans les ateliers, avec leurs outils, leur organisation, leur technique qui permet souvent de les identifier.

Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour recréer cette unité de lieu (Fribourg et ses environs) et de temps (quelques dizaines d’années au début du XVIe siècle).

Vers 1500, Fribourg est une petite ville prospère et croyante qui n’est pas encore inondée de retables et de statues comme c’est le cas dans d’autres régions de Suisse et d’Europe. Elle va attirer quelques maîtres venant des régions rhénanes où le marché est saturé. On compte alors au moins cinq ateliers qui créent non seulement des retables et de la statuaire religieuse, mais aussi de la statuaire profane pour les fontaines et pour l’espace public, des armoiries, du mobilier d’église et du mobilier tout court. D’abord celui du Maître aux gros nez dont la présence est attestée entre 1503 et 1505, puis celui de Hans Roditzer (1504-1521), de Martin Gramp (1508-1524), de Hans Geiler dont on connaît très peu d’œuvres attribuées par des sources écrites mais dont le style et la technique sont assez aisément identifiables, enfin celui de Hans Gieng (1524-1562), spécialisé dans les fontaines et qui travailla aussi bien en zones catholiques qu’en zones réformées.

Autre concours de circonstances, et non des moindres, la production extraordinairement homogène de ces ateliers a échappé aux fureurs destructrices de la Réforme et elle est restée en grande partie dans la région même si elle a parfois été adaptée aux modes ou laissée à l’abandon. Après cette période féconde, Fribourg n’a pas connu le foisonnement de la création, la succession des styles et la présence d’artistes majeurs qui éclipsent ailleurs de tels épisodes culturels ou les noient dans la diversité des styles pas toujours faciles à dater. C’est donc un moment de l’histoire de l’art et de l’humanité qui est ainsi conservé sous nos yeux grâce à un inventaire spectaculaire, grâce à une recherche qui a duré cinq ans et qui est couronnée par un catalogue très savant illustré de photographies éblouissantes, par un livre, et par cette exposition qui est, cet automne, la plus passionnante de Suisse.