Roman

«Le Triangle d’hiver» de Julia Deck, le jeu de l’amour et de la géométrie

Après «Viviane Elisabeth Fauville» qui paraît ces jours en poche, le second livre de cette habile romancière intrigue et emporte. On voyage du Havre à Marseille, en passant par Saint-Nazaire, en suivant une étrange héroïne au nom d’emprunt

«Le Triangle d’hiver» de Julia Deck,le jeu de l’amour et de la géométrie

Après «Viviane Elisabeth Fauville», qui paraît ces jours en poche, le deuxième livre de cette habile romancière intrigueet emporte. On voyage du Havre à Marseille, en passant par Saint-Nazaire, en suivant une étrange héroïne au nom d’emprunt

Genre: Roman
Qui ? Julia Deck
Titre: Le Triangle d’hiver
Chez qui ? Minuit, 176 p.

Viviane Elisabeth Fauville, l’héroïne du premier roman de Julia Deck, qui sort ces jours en version de poche*, possédait pas moins de deux prénoms. Viviane et Elisabeth, il fallait au moins ça, pour tenter de parcourir le moi de cette bizarre aventurière des lettres, écrite en «je», en «tu», en «elle» et même en «nous», singulière héroïne qui se trouvait être mère d’une petite fille, en rupture de couple et de travail et, accessoirement, meurtrière potentielle de son psychanalyste.

S’ensuivait une enquête sur soi-même, qui, d’un ton vif et moqueur mais toujours trouble, n’élucidait presque rien: l’étrangeté de l’héroïne et de son histoire demeurait et Julia Deck perpétrait avec Viviane Elisabeth Fauville son premier joli coup littéraire.

Voici un second roman, baptisé Le Triangle d’hiver, où la question du nom de l’héroïne – tout comme son étrangeté d’ailleurs – est à nouveau au centre du récit. Au point, d’ailleurs, que le livre s’ouvre et se ferme au moment où «la jeune femme» de papier se choisit un nom. Cette fois, le nom sera d’emprunt: «Se profile un ­léger embarras», reconnaît d’ailleurs dès la deuxième page, le personnage qui vient d’apparaître et de s’affubler du nom de Bérénice Beaurivage: «Car ce nom, je ne l’ai pas inventé, il appartient à une autre, quoique pour ainsi dire à moitié. Mon nom est occupé par une actrice dans un film d’Eric Rohmer, la comédienne Arielle Dombasle y interprète le rôle de la romancière Bérénice Beaurivage.»

Voici donc, pour l’héroïne de ce Triangle d’hiver, un nom et une proposition de profession: romancière. Notre personnage y souscrit aussitôt. Et voilà notre romancière improvisée promenant son nouveau profil du Havre à Saint-Nazaire et jusqu’à Marseille. Seulement voilà: il n’est pas si facile, admet-elle, de s’installer «dans la tête de Bérénice Beaurivage, dont vous ne savez rien sinon qu’elle paraissait, à l’écran, une femme que cela vaudrait la peine d’être, avec une vie facile, un bel amant, beaucoup d’argent.»

L’héroïne doit affronter quelques obstacles pour parvenir à ressembler vraiment à son modèle, dont elle possède heureusement la blonde chevelure et la silhouette de sirène. Mais pas du tout les talents littéraires. Pas facile au début. Arrive, heureusement à point nommé, le «bel amant», en la personne d’un séduisant «Inspecteur». Mais voici que se pointe une trouble-fête, une certaine Blandine Lenoir, journaliste, fouineuse, suspicieuse et rousse, dont il s’avérera bien plus tard qu’elle aussi sort du même film de Rohmer. Entre ces deux femmes de pacotille et cet «Inspecteur» séduisant, un triangle amoureux s’installe donc. Mais qui n’épuise pas, et de loin, le titre du roman.

Car le triangle est aussi présent dans la géographie des ports visités par les personnages: Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille. Il est encore dans ces grands paquebots au nom d’étoile et dont les apparitions rythment le récit: Sirius d’abord, vaisseau fantôme peut-être qui finira par partir en fumée avec la mémoire de l’héroïne. Puis Procyon, un nouveau navire et autre étoile du motif astronomique, baptisé précisément Triangle d’hiver. Enfin, le récit lui-même tourne en triangle. Alors qu’on croit échapper à son destin, celui-ci vous rattrape lorsque le troisième côté rejoint le premier: vertiges de l’amour et de la géométrie dans cet habile deuxième roman.

*Julia Deck, «Viviane Elisabeth Fauville», Minuit double (poche), 167 p.

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Julia Deck

«Le Triangle d’hiver»

«Le soupçon lui est alors venu que ces gares étaient des leurres, et tous les passagers sur le quai des figurants prêts à sauter, une fois le train reparti, dans la première rame en sens inverse»
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