Les Nobel de littérature chinois n’ont pas de chance. Gao Xingjian, auteur du très beau et très poétique roman La Montagne de l’âme, avait été superbement ignoré par les instances officielles de son pays, lorsqu’il avait reçu en l’an 2000 le Prix Nobel de littérature. Pékin y avait vu un camouflet politique puisque l’écrivain vivait en exil et avait adopté la nationalité française.

Mo Yan, au contraire, auteur de Beaux Seins, Belles Fesses, couronné à son tour le 11 octobre, a eu droit, lui, aux félicitations des officiels chinois. Mais c’est de l’autre camp que sont venus les reproches: Wei Jinsheng, le plus vieux et l’un des plus célèbres dissidents chinois, qui vit en exil aux Etats-Unis, a critiqué ce Prix Nobel, jugeant notamment Mo Yan trop admiratif de l’héritage de Mao Tsé-toung et pas assez engagé au plan politique, tout en reconnaissant ­ – cela mérite d’être souligné – sa valeur littéraire.

Néanmoins, les romans du lauréat n’hésitent pas à dépeindre la Chine des années Mao, comme celle d’aujourd’hui, avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Ni les horreurs de la Révolution culturelle, ni les méfaits du «Grand Bond en avant», ni les errances de la politique de l’enfant unique ne sont passés sous silence dans ses romans. Quant à la corruption, elle est souvent au cœur même de ses récits.

Une autre dissidente, elle aussi en exil, Chai Ling, qui fut l’une des meneuses du mouvement de la place Tiananmen en 1989, a rappelé de son côté que le roman de Mo Yan intitulé Grenouilles (Seuil 2011) dénonçait sans ambages les crimes induits dans les campagnes chinoises par la politique de l’enfant unique.

Son traducteur, juré du Nobel

Sur quoi est venue se greffer une polémique, allumée par la télévision suédoise à propos d’un des jurés du Nobel de littérature: Göran Malmqvist, 88 ans. Sinologue, il a traduit en suédois les romans de Mo Yan à destination de ses collègues du Nobel. Et voilà que, le prix ayant été attribué, il entreprend de faire publier ses traductions chez un éditeur suédois en vue. Certains ont dénoncé un conflit d’intérêts. Difficile de juger à distance. Mais gardons à l’esprit que, même avec un Nobel de littérature à la clé, les ventes de romans traduits du chinois dans les pays européens atteignent rarement des sommets mirifiques. On peut se demander aussi si, sans Prix Nobel, Mo Yan aurait été publié en suédois…

A Pékin, les autorités regardent d’un œil noir la polémique suédoise et défendent pied à pied «leur» lauréat par presse interposée. Tandis qu’à Gaomi, ville natale de l’écrivain, on se demande déjà comment capitaliser sur le grand homme: selon le «Beijing News», des officiels du Shandong sont en train de bâtir un projet à 670 millions de yuans , près de 100 millions de francs, pour faire de Gaomi, qui sert de décor à nombre des romans de Mo Yan, une attraction touristique de premier plan.