Dans une loge préfabriquée d'avant-concert, il verse du lait de soja dans ses céréales. T-shirt rouge transparent, le buste mangé par les tatouages martiaux, Tricky ne consomme en tournée que les aliments dégraissés qu'il a emmenés avec lui de Los Angeles. Depuis qu'il vit à dix mètres de la plage, le phraseur anglais paraît débarrassé de ses angoisses. Souriant, jovial même derrière son masque de lutteur accéléré, il se résout à parler de lui.

Le Temps: Pourquoi dites-vous détester votre voix?

Tricky: Je ne peux pratiquement rien faire avec ma voix. Les gens sont en général effrayés par mon timbre, à part certaines filles qui le trouvent profond. J'écris des textes avec une certaine qualité d'émotion mais, comme je ne peux pas chanter, je dois inviter des femmes pour les interpréter sur mes albums. J'ai un polype sur les cordes vocales. Si je me faisais opérer, je pourrais sans doute chanter. Mon entourage me déconseille de le faire. Mais je reste intrigué par cette possibilité. Le fait que cela soit la chose la plus dangereuse que je puisse envisager pour ma carrière me motive encore davantage. Je me verrais bien tout recommencer, redevenir un marginal. Ce sont eux qui m'inspirent le plus.

– Qui sont pour vous les grands marginaux qui vous ont précédé?

– Bob Marley en était un. Les gens l'ont oublié quand il est devenu célèbre. Les pistes qu'il a ouvertes étaient si neuves. Lee Scratch Perry est aussi un outsider. Le reggae est à la base de tout. A Bristol, nous n'écoutions rien d'autre. Je me suis rendu compte depuis peu que Massive Attack m'avait intégré au groupe parce que mon père était Jamaïcain. Ils m'ont mis en avant parce que je pouvais servir de caution à leur musique qui était entièrement fondée sur le reggae. Ils m'ont utilisé pour la presse, les photographes. Ils voulaient établir de la manière la plus évidente qui soit les racines de leur son.

– Les pionniers du reggae sont pour vous des modèles?

– Ce sont des maîtres de créativité, mais aussi de naïveté et de paresse. Je me reconnais dans ces deux derniers termes. Je ne travaille jamais sur une chanson plus d'un jour. J'ai gardé une forme de naïveté parce que, après avoir produit sept albums, je ne sais toujours pas comment je vais m'y prendre quand il s'agit d'en enregistrer un nouveau. Je deviens nerveux. Je ne sais pas utiliser tous les équipements de studio. Je refuse d'apprendre la technique pour éviter de devenir moi-même trop technique. Et je ne suis jamais satisfait de ce que j'ai fait.

– Pourquoi?

– Je n'ai enregistré que des disques à moitié aboutis. Des œuvres en cours que je n'ai pas eu la patience de finir, des bandes démos que j'ai fait l'erreur de sortir comme Pre-Millenium Tension. Néanmoins, je m'aperçois que j'écoute aujourd'hui avec davantage de plaisir les œuvres que je considérais au début comme mes plus grands échecs.

– A chaque fois que vous sortez un album, les attentes paraissent énormes…

– Depuis que j'ai sorti Maxinquaye, les gens espèrent systématiquement un album parfait. A l'époque, j'ai reçu beaucoup de réactions de fans qui m'ont dit que ce disque avait changé leur vie. Ils veulent donc que tous mes albums changent leur vie. C'est lourd. On m'a comparé à Bob Marley, à Jimi Hendrix. Des critiques ont remarqué que j'étais né le même jour que Mozart et ils en ont tiré des parallèles. Dans un documentaire, ils parlaient d'Einstein, de Picasso et de moi comme les grands génies de leur temps. Cela m'effraie. Je dois m'éloigner du monde pour ne pas prendre part à cette hystérie. Ce sont de jolis compliments mais je suis bien conscient de ne pas faire partie de la même ligue que Marley ou Hendrix.

Tricky, «Vulnerable» (Anti/Phonag).