roman

Trigonométrie du triangle amoureux

Patrick Lapeyre réinvente le triangle amoureux sur un mode quasi mathématique, tentant de résoudre l’équation délicate de la vie et du désir. Entre Nora, Murphy et Louis, tout un jeu d’intersections et de multiplications se met en place. Une perle dans la rentrée.

Genre: roman
Qui ? Patrick Lapeyre
Titre: La vie est brève et le désir sans fin
Chez qui ? P.O.L, 345 p.

La vie est brève et le désir sans fin, un titre qui résonne comme un aphorisme et qui fixe un programme: confronter sur un mode poétique ces deux modes chers à l’humain – l’existence et l’amour – et si difficilement compatibles.

Comment créer des lieux d’intersection durables entre la vie et le désir, c’est l’équation improbable (mais commune) que les deux héros masculins tentent de résoudre. Ils n’y parviendront guère. Il reviendra donc au narrateur, par une pirouette quantique, d’ouvrir en multiples possibles ce récit étonnant signé Patrick Lapeyre, romancier né en 1949, auteur à ce jour de sept romans dont L’Homme-soeur (2004) ou Welcome to Paris (1994).

S’il fallait donner une image mathématique de ce texte à l’écriture légère, inventive et dont les qualités n’ont pas échappé aux Goncourt qui l’ont présélectionné, on pourrait dessiner un premier ensemble féminin, pôle d’attraction de deux autres ensembles, masculins.

Ce premier ensemble, placé au centre, s’appellerait Nora Neville. «Je suis anglaise par ma mère et à moitié française par mon père», y lirait-on. On y apercevrait aussi des jambes vertigineuses – expliquant l’attraction des deux autres ensembles – et une résonance en forme d’anagramme entre le mot «grâce» et le mot «garce».

Le premier ensemble masculin, placé tout à côté, se nommerait Louis Blériot, comme l’aviateur. Héros amoureux de Nora, mais marié à Sabine – sous-ensemble conjugal plus âgé que lui – et ami d’un autre sous-ensemble à tendance homosexuelle baptisé Léonard Tannenbaum.

Le second ensemble masculin, lui aussi irrésistiblement attiré par Nora, aurait pour nom ­Murphy Blomdale. «Un garçon volontariste, cent pour cent américain, à la fois austère et hyperactif, cité en exemple par sa direction; un garçon confronté chaque jour à l’anarchie des flux financiers, à l’imprévisibilité des marchés, à la vitesse des échanges et à la volatilité des capitaux. Bref, rien qui puisse le préparer à devenir un jour le héros romantique d’un drame amoureux», note le narrateur.

Ajoutons que Louis Blériot vit à Paris, que Murphy Blomdale sévit à Londres et que l’ensemble féminin qui les fait si bien chevrer, alternant les périodes d’intersection avec l’un et l’autre, se meut avec aisance entre les deux villes, pratiquant la disparition subite, se révélant experte en visitations nocturnes et merveilleuses dans le rôle de la revenante aux airs repentis.

Le narrateur de Patrick Lapeyre observe son trio du très haut des cieux. Si haut qu’il parvient, par moments, à saisir d’un seul regard Londres et Paris. «Malgré la distance qui les sépare, on a l’impression permanente que ­Murphy et Blériot se déplacent de part et d’autre d’une paroi très fine, aussi transparente qu’une cloison en papier, chacun connaissant l’existence de l’autre, y pensant forcément, mais sans pouvoir lui donner un nom ou un visage, de sorte qu’ils paraissent tous les deux progresser à tâtons comme des somnambules avançant dans des couloirs parallèles.»

Mais, même s’il affectionne cette position d’observateur haut placé, le narrateur adore les zooms et s’offre des plongées vers ses personnages pour s’emparer des détails les plus intimes, saisissant les mouvements de l’âme, décrivant leurs peurs enfouies: «Nora est partie et il va vivre sans elle. Il a le pressentiment qu’il n’y arrivera pas. Il fera trop froid. L’obscurité tombera à midi et le vent arctique soufflera dans les rues désertées. Les canalisations éclateront, l’herbe poussera dans les craquelures du ciment, les gens boucheront toutes les issues avec des matelas et, à la fin, les animaux transis se coucheront pour mourir, sans avoir connu Nora.»

Décidément trop triste. Le narrateur ne s’y résout pas. Et pour le plus grand bonheur du lecteur, enchanté de ses trouvailles continuelles, il finira par déployer des mondes multiples, défiant les univers, où toutes les vies possibles des personnages se déroulent. Patrick Lapeyre se joue avec art et humour des distances, des durées, des dimensions, des idées reçues. Et il parvient à insuffler à une banale histoire de triangle amoureux, un charme tout neuf.

«A la fin, les animaux transis se coucheront pour mourir, sans avoir connu Nora»

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