Sur le fil ténu qui sépare réalité et fiction, Jean-Louis Trintignant et sa fille Marie marchent avec l'agilité des équilibristes. Ces deux-là pratiquent leur art avec un tel naturel que chacun dans le public y trouve sa part. La famille, toutes les familles, d'autant que les deux acteurs jouent les rôles d'un père et de sa fille dans Comédie sur un quai de gare, présentée au Théâtre Hébertot, à Paris, dans la mise en scène de Samuel Benchetrit, auteur du texte.

Leur histoire est celle d'une jeune célibataire, Michelle, et de son géniteur, Charles; lequel se retourne sur sa vie à l'approche de la mort et veut trouver à sa fille un compagnon de route. Disons simplement un mari. L'occasion se présente sur un quai de gare où tous deux attendent le train de Paris, en retard. Décor idoine d'une station des chemins de fer, avec son éclairage glauque, ses murs défraîchis et un haut-parleur qui diffuse des informations et prend le public par surprise avec la chanson: Stranger in the night. L'étranger en question occupe l'une des banquettes à l'avant-scène. Vincent (Patrick Lizana) ne sait pas encore que Charles et Michelle, assis près de lui, vont dévier le cours de sa destinée.

Père entremetteur

Combien de pères seraient-ils prêts aujourd'hui à jouer les entremetteurs pour réchauffer le cœur de leur fille? Michelle quittera Charles. Avant de rejoindre Vincent, elle se retourne comme pour dire: «T'en fais pas papa, je reviens...» C'est cette très belle image que l'on garde en mémoire. C'est aussi celle qu'a voulue l'auteur dont la pièce, écrite sans prétention, offre une réflexion tendre, enjouée, parfois même désabusée sur nos hésitations amoureuses. Nous passons notre temps à tergiverser, et la vie fuit. Samuel Benchetrit en retient un bout dans ce texte qui déjoue sans cesse les points de vue, les modes du dire, jusqu'à rendre caduques les catégories psychologiques et dramatiques. Farce cynique ou comédie douce? L'affection que porte Charles à sa fille paraît par moments incestueuse, par d'autres purement filiale. On se demande parfois si le père n'est pas un voyeur amusé par sa propre curiosité. Comme dans cette scène où Charles observe Vincent qui embrasse passionnément sa fille.

L'interprétation épouse les fluctuations de la pièce qui multiplie les ruptures de ton, d'enjeu, d'atmosphère. Sans avoir l'air d'y toucher, les comédiens passent du bonheur à l'inquiétude, du lyrisme poétique au scepticisme acéré. Avec toujours cette pointe d'humour qui bannit le désespoir.

Comédie sur un quai de gare, Paris, Théâtre Hébertot; jusqu'à fin avril (pas de date de fin pour le moment). Tél. 00331/43 87 23 23.