«Nous avions une vision de l'Iran qui restait de l'ordre du fantasme. Elaborée à travers le regard de notre père. Tout cela est maintenant beaucoup plus réel.» Cueilli hier à la descente de l'avion, Keyvan Chemirani. De retour d'un mois persan. Les routes de Téhéran, les rues polluées embuent encore son esprit. Il est né en 1970, en France, d'un père as de la percussion. Exciteurs de peaux à leur tour, Keyvan et son jeune frère Bijan ont décidé de partir à la rencontre d'un pays qui a fondé leurs amours musiciennes autant que leur héritage génétique. Avant son concert au sein du Trio Chemirani, où père et fratrie se mêlent, paroles de Keyvan. Revenant d'Iran.

«Nous ne connaissions pas le pays. Nous ne pouvions y retourner sans le risque de devoir accomplir notre service militaire. Quand l'affaire s'est arrangée, nous n'avions qu'un but. Visiter l'Iran.» Parti avec une équipe de cinéma dans les malles, prompte à saisir les premiers regards de jeunes gens en exil de leur culture, Keyvan et Bijan Chemirani découvrent une terre dont ils avaient abondamment rêvé, dont ils avaient lu les hauts poèmes mystiques. De l'Iran, Djamchid Chemirani – leur père en sang et en art – n'avait pas dit grand-chose. Quand il débarquait de l'aéroport, après ses périples iraniens, il se taisait généralement. Pas un mot de trop sur cet Etat, imprimé pourtant dans tous les interstices de leur peau.

Les deux frères l'ont observé. Djamchid le génie du zarb, cette percussion en forme de calice, n'a cessé dans sa carrière d'émigré de partager le rythme avec des musiciens d'ailleurs; avec le saxophoniste Chico Freeman, par exemple. Il a pourtant boucané, dans ses actes les plus familiers, des traces de son passé iranien. «Il est resté extrêmement traditionnel. Rien qu'à le regarder, nous apprenions notre pays», se rappelle Keyvan. Né en 1942 à Téhéran, Djamchid Chemirani étudie chez le maître Hossein Teherani. L'inventeur du solo en percussion persane. Enfui en France, Djamchid participe à la renaissance des musiques traditionnelles. En deux temps battus, trois mouvements féroces, il devient une référence absolue en matière de percussion.

Et ses enfants se coltinent, dès la première larme, ces rythmiques composées, ces battages sculptés sur les mètres de la poésie classique. Ils tapent aussi, bien sûr. Conscients de leur héritage duel. «Mon père a toujours travaillé avec des musiciens occidentaux. Mais, pour lui, il existe encore un gouffre entre la musique persane et le reste. Pour ses fils, c'est autre chose. Bijan et moi sommes perméables à notre environnement sonore.» Trente jours à Téhéran, donc. Histoire d'écouter la ville vrombir, les chauffeurs de taxi distiller les vers anciens. De voir combien les techniques percussives ont évolué là-bas, que le style développé en France est un style à part. Mettre son identité en relief.

Né en 1978, Bijan Chemirani vit à Athènes. Avec sa famille, il vient de sortir deux disques impérieux sous son nom. Et les Chemirani ont aussi croisé le microphone avec des Maliens. Trois albums, en tout, où les Grecs, les Turcs, les Mandingues, les Français se melting-pottent. Au centre, le Trio Chemirani, c'est-à-dire une des choses les plus inattendues et les plus marquantes qui soient arrivées à la musique persane. Deux générations de Chemirani qui élaborent des mesures cassées, des arrangements où la tradition fomente sa propre subversion. Ici et ailleurs, semble dire Eos, le chef-d'oeuvre de Bijan. Ici et maintenant, semble répondre Keyvan qui, de retour de Téhéran, murmure sa joie de ne pas être étranger tout à fait à la grandeur des sons persans.

Trio Chemirani. Sa 16 novembre, 20 h. Bâtiment des Forces motrices,

Genève. Bijan Chemirani, «Eos», «Gulistan» (L'empreinte digitale); «Falak» (Cobalt/RecRec).