Cette période des fêtes est traditionnellement calme sur le front des séries. Je passe sur la deuxième saison de Photos Sévices, vilain cadeau de la TSR. Avant une relance, en fanfare, des séries vers mi-janvier, notons le démarrage, dès ce samedi 2 janvier sur TSR1, de Aliens in America (Tandoori et Hamburgers), amusante sitcom – très sucrée – narrant l’arrivée d’un jeune musulman dans une petite ville du Wisconsin.

Cette trêve du Réveillon permet de revenir plus en détail sur la consultation de nos lecteurs-internautes à propos des œuvres de la décennie 2000, dont l’analyse, dans le journal du 24 décembre, était limitée pour des raisons de place. Du 1er au 19 décembre, les fidèles du Temps ont pu se prononcer sur une liste de 10 œuvres internationales, et cinq suisses (trois, dans le cas des séries). S’agissant des feuilletons TV, on le sait, Lost a emporté les faveurs, suivie des Soprano et de Rome. J’avais pour ma part placé en tiercé gagnant The Wire (5e choix des lecteurs), Les Soprano et Minuit, Le Soir.

A dépouiller les résultats du vote, et les propositions spontanées des internautes, ce petit exercice offre trois enseignements intéressants. L’un me pousse à tancer doucement nos lecteurs, l’autre à les saluer – voilà qui tombe bien, ça s’équilibre… Le troisième est d’ordre plus général.

Mon coup de griffe est motivé par l’écrasante domination des fictions américaines dans le classement, et plus encore, dans les suggestions individuelles des votants. La liste complète des propositions libres accroît en effet de manière sensible le poids des Etats-Unis, avec Six Feet Under largement en tête, suivie de Desperate Housewives, House, puis 24 Heures chrono, The Shield, et, plus disséminées, des voix pour Mad Men, How I Met your mother, Nip/Tuck, Californication ou Battlestar Galactica. Je ne discute pas ici la qualité de chacune de ces fictions. Constatons simplement que la production d’Outre-Atlantique règne sans partage.

Quelques originaux citent la française Kaamelott ou les canadiennes ReGenesis et Sophie Paquin, et l’on a presque fait le tour. Bien sûr, je pourrais me régaler du fait qu’une Joséphine Ange Gardien ou un Navarro, calvaires des sériephiles, n’ont jamais été désignées. Il n’empêche: à l’heure où la série TV se produit presque partout dans le monde, et avec une qualité croissante (voir l’allemande KDD, au score insignifiant), cette obnubilation par les fictions américaines me laisse un goût amer.

Hommage, en revanche (sans flatterie), à l’indépendance d’esprit de nos lecteurs. Car le palmarès ne correspond pas du tout aux audiences moyennes des fictions proposées. Les Experts, rouleau compresseur mondial – que j’avais incluse dans mon classement –, n’arrive qu’en quatrième position. Lost, la gagnante, ne bouleverse plus l’audimat depuis quelques saisons déjà. Mal diffusée, la puissante Rome figure pourtant dans le tiercé. Et la 5e place, déjà évoquée, à The Wire, invisible en Suisse sans DVD (en France, sur des chaines mineures), montre que les choix des votants ne suivent pas la majorité absolue des téléspectateurs.

Il n’en reste pas moins qu’hormis le cas particulier The Wire, les curieux ont voté pour des séries montrées par les grands diffuseurs. C’est le troisième enseignement de notre petite consultation, le plus important peut-être. Alors qu’Internet bouscule le marché, et que les responsables des chaines de TV sont convaincus du chamboulement total de leur modèle d’affaires, on relève que les internautes ne sollicitent que des séries diffusées par les grandes chaines. Pour l’essentiel, par la TSR, voire TF1 en deuxième vision.

L’effet de l’enregistrement – disque dur, PC, DVD, etc – est indéniable, il a sans conteste profité à Rome. Cette souplesse étant acquise, une très grande majorité des scrutins revient à des feuilletons promus par les diffuseurs classiques. Au plus, Canal + tire bien son épingle du jeu. Le piratage ne se devine que dans les marges. Et aucun votant n’a cité une websérie. Dans le petit paysage des fictions sérielles, les chaines demeurent les jardinières, les dispensatrices - les goulets d’étranglement, aussi. A ce titre, qui sait à quoi aboutira le pointage de 2019 ?