Loin de la furie des fans et du bruit du monde, les Beatles partent se ressourcer à Rishikesh en février 1968, à une époque où l’Occident cherche son salut dans des messages de «peace and love». Après le décès de leur manager Brian Epstein, ils décident de suivre les cours de méditation transcendantale de Maharishi Mahesh Yogi, un célèbre maître spirituel qui promet le bien-être et qui les invite dans son ashram. Quelques mois plus tôt, les Beatles avaient été initiés à ses pratiques en Angleterre, sous l’impulsion de George Harrison. Leur chanson Across the Universe scandait déjà Jai Guru Deva Om, un mantra de Maharishi. Ils sont cette fois prêts pour l’expérience indienne, qui aura un profond impact sur leur vie et leur musique. Ce sera la période la plus féconde de leur carrière, d’où naîtra un de leurs chefs-d’œuvre, le White Album.

A l’orée d’une réserve de tigres, l’ashram devenu mythique est aujourd’hui assailli par la végétation. Avec le temps, les vitres des fenêtres des bâtiments ont volé en éclats et les peintures se sont écaillées. La nature a repris ses droits et des artistes ont orné les crépis décatis de graffitis et de peintures murales en hommage aux Beatles. Une beauté paisible et poétique enveloppe l’ermitage abandonné, qui s’étend sur 7,5 hectares et surplombe le Gange et la ville sainte de Rishikesh, sur les contreforts de l’Himalaya. Si tout n’est que vestiges, l’agencement de l’ashram reste intact, tel que les Anglais l’ont découvert en arrivant ici à la mi-février 1968.

Insomnies et oiseaux

Certains d’entre eux vont vite déchanter. Ringo Starr, qui a des allergies alimentaires, débarque avec une valise pleine de boîtes de conserve de haricots Heinz. Sa femme, Maureen, ne peut s’habituer à la vue des scorpions dans la salle de bains. Dix jours plus tard, le couple plie bagage. Ringo Starr aura néanmoins trouvé le temps d’écrire Don’t Pass Me By, sa première chanson pour les Beatles.

Pour les autres, avec compagnes et amis, la vie s’organise au rythme des repas végétariens et de l’enseignement. Privé de drogues, John Lennon souffre d’insomnies; ce sera le morceau I’m So Tired. Dans l’ashram aux allées ombragées, la vie saine est un apprentissage. A l’occasion, le groupe se procure en douce un peu d’alcool et de haschisch. Mais le spectacle de la nature a ses effets. Le titre Why Don’t We Do It in the Road s’invente face à deux singes en train de copuler, et Blackbird s’inspire du chant d’un oiseau.

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Malgré l’urbanisation de Rishikesh, l’ashram garde aujourd’hui sa quiétude. Dans ce village fantôme, l’imagination est prompte à réinventer la vie au temps des Beatles. Bungalows, cantine, cuisine et halls de réunion, l’ashram a des airs de camp de vacances. Les murs de nombreux bâtiments sont incrustés de galets du Gange. Le temple de la méditation et les 84 igloos individuels, destinés à favoriser la concentration des énergies, sont des témoignages uniques de l’expérience méditative. Le bungalow où les «Fab Four» ont été logés se situe à l’extrémité, en lisière de forêt.

Dans l’étroite salle de bains trône encore une baignoire émaillée, luxe incongru en Inde. Maharishi avait fait des efforts pour accommoder ses prestigieux invités, dénichant matelas, miroirs et meubles «à l’occidentale». Son ashram était aussi doté d’un bureau de poste, où John Lennon venait chercher les lettres de Yoko Ono, dont il était déjà amoureux en dépit de la présence de sa compagne Cynthia. Sur une carte postale, Yoko lui écrivit: «Lève les yeux vers le ciel et pense à moi quand tu vois un nuage.»

Comme des frères

C’est dans ce décor que les journées passent, en 1968, pour cette bande joyeuse et plus ou moins appliquée. Entourés de pétales de fleurs et d’encens, vêtus de tuniques et pantalons blancs, les Beatles ressemblent aux jeunes hippies de l’époque. George Harrison fête alors son 25e anniversaire. Parmi leurs amis se trouvent Mia Farrow et sa sœur, Prudence. Bonne élève, cette dernière s’enferme des heures pour méditer et inspire à John Lennon la chanson Dear Prudence. Il y a aussi Mike Love des Beach Boys, qui suscite l’idée d’écrire Back in the USSR, le flûtiste Paul Horn et le chanteur folk Donovan Leitch. Un inconnu canadien, Paul Saltzman, venu soigner un chagrin d’amour à l’ashram, se retrouve bientôt des leurs. Il en tirera des photos touchantes de naturel, publiées dans l’ouvrage The Beatles in India. Celle où le groupe enguirlandé de fleurs est aligné autour de Maharishi sera l’une des plus légendaires de l’histoire du rock.

«Ces quatre-là étaient comme des frères, a raconté Paul Saltzman qui, à aucun moment, n’aura l’impression que le groupe allait se disloquer un an plus tard. Lui les trouve «attentionnés et affectueux les uns avec les autres», dans cette expérience du bout du monde. Il s’installe néanmoins entre eux une petite compétition pour tenter d’exceller quant aux préceptes de Maharishi. Surtout, durant leur temps libre, les garçons de Liverpool composent. Pas moins de 48 morceaux voient le jour. «Les chansons s’exprimaient d’elles-mêmes, commentera John Lennon. En termes de création, c’était géant, ça coulait tout seul!»

Après plus d’un mois, Paul McCartney et Jane, couple qui bat de l’aile, repartent à Londres. John Lennon et George Harrison vont rester jusqu’au mois d’avril. Ce dernier se passionne pour la méditation: «Je plane davantage que je ne l’ai jamais fait avec de la drogue.» Le musicien Ravi Shankar lui apprend à jouer du sitar. Il est dans son élément.

John qui?

Mais le séjour se termine mal. Le groupe soupçonne en Maharishi l’appât du gain, notamment au sujet d’un projet de film. La coupe est pleine à la suite de rumeurs d’avances sexuelles sur Mia Farrow et sur une élève. Une nuit, John Lennon se confronte au gourou et lui lance: «On s’en va! Vous devriez savoir pourquoi si vous êtes si cosmique.» Le saint homme à la barbe blanche verra ses illustres élèves décamper au petit matin. Lors du long retour à Delhi en voiture Ambassador, John Lennon fredonne de déception une nouvelle chanson: «Maharishi, what have you done?» George Harrison lui conseille de remplacer Maharishi par… Sexy Sadie.

Quelques années plus tard, l’ashram est laissé à l’abandon. Il devient le théâtre clandestin de fêtes à la belle étoile et inspire, au début des années 2010, les œuvres de graffeurs occidentaux. Le gouvernement de l’Uttarakhand se décide à l’ouvrir au public en 2015. Les allées sont débroussaillées mais les bâtiments ne sont pas rénovés.

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Pour à peine 150 visiteurs par jour, la magie continue d’opérer, bien que la culture occidentale ne soit pas une référence pour les Indiens. «John Lennon? Jamais entendu parler, avoue Pramod, un étudiant de 20 ans. Mais je sais que les Beatles étaient un groupe canadien!» L’abandon des bâtiments étonne les visiteurs. «Certains endroits doivent peut-être rester comme ils étaient, estime Gatatri, 32 ans. De ces vestiges émanent une beauté et un rapport unique à un héritage musical. Let it be!» Depuis plus de cinquante ans, les ruines continuent à être hantées par l’âme des Beatles.