Depuis la turbulente époque des pionniers, les Américains ont toujours eu la bougeotte. En matière de déménagements, ils détiennent des records et c’est cet aspect de leur caractère que l’on retrouve dans Hôtels d’Amérique du Nord, une comédie drolatique où Rick Moody met en scène le très remuant Reginald Edward Morse. Un blogueur itinérant qui est devenu le chroniqueur-vedette de NotezVotreHotel.com, un site où il évalue – étoiles à l’appui – ses séjours dans de multiples établissements d’outre-Atlantique. Pensions modestes, motels plus ou moins miteux, palaces de luxe – souvent surcotés – ou chambres d’hôtes. Les jours de dèche, il y aura aussi les parkings d’Ikea ou ce camping de l’état de New York où il jouera de malchance à cause d’une perfide racine venue se loger dans sa région lombaire en pleine nuit.

Confidences

D’un post à l’autre, Morse en profite pour déballer son petit tas de secrets en se glissant dans la défroque d’un Américain moyen auquel l’existence n’a pas fait beaucoup de cadeaux. Au détour de ses confidences, on apprendra qu’il a fait ses études à «l’université de la vie». Qu’il a jadis glandouillé dans la finance et la pub. Qu’il a été responsable des ressources humaines dans… une fromagerie. Qu’il officie désormais comme «coach de motivation», sans s’appesantir sur la question. Qu’il est divorcé et père d’une fille dont il souffre d’être séparé. Qu’il est un jour tombé amoureux d’une prof «en art du langage», une calamité. Qu’il voyage souvent en compagnie d’une certaine K, alias Mésange, une liaison clandestine qui semble être la seule consolation de sa vie. Voilà les informations – autant de SOS! – que lance Morse sur le Web, tel un migrant en quête de lui-même au hasard de ses bivouacs. Comble de malchance, ces lieux sont rarement à la hauteur, ce qui renvoie notre chroniqueur à cette poisse existentielle dont il dit être le parangon. Et s’il s’en tire, il ne doit son salut qu’à son humour. Irrésistible. TripAdvisor revu par Groucho Marx.

Hors saison

Ça commence effectivement assez mal, puisque nous sommes au Dupont Embassy Row de Washington, qui sert au petit-déjeuner quelques grains de raisins et des fraises «Hors saison, sans doute récupérées après avoir décoré deux semaines auparavant un plateau de room-service.» La suite, c’est cette atroce musique de supermarché que diffusent à plein tube les haut-parleurs du Radisson (Connecticut), ce préservatif malencontreusement oublié par un client sur un fauteuil de l’Union Station (Connecticut, encore), cet énorme cafard déniché dans une chambre à 175 dollars du Gateway Motel de Saratoga Springs, cette colonie de punaises embusquées au fond du lit du Capri Whitestone dans le Bronx. Ou ce bouchon de dentifrice coincé dans le lavabo d’un ex-palace de San Francisco dont il ne reste que la légende.

Moteur d’avion

Et le blogueur de NotezVotreHotel.com n’est pas au bout de ses peines puisque le pseudo-jacuzzi du Sand Trap Inn (Oregon) n’est qu’une vétuste baignoire équipée de «quelques jets assez bruyants pour couvrir n’importe quels cris de désespoir». Autre agréable surprise, le President’s City Inn (Massachusetts), où Morse déboursera une somme à trois chiffres avant d’y trouver des draps criblés de trous de cigarette, un toaster hors d’usage et un moteur d’avion en guise de ventilateur.

Pieuvre

De lamentations en éreintements, de réveils en fanfare (pour cause de travaux) en problèmes de serrurerie (sans le moindre secours de la veilleuse de nuit, une étudiante en philo plongée dans un livre de Heidegger), le héros de Moody donne une version assez peu flatteuse de son pays. Aussi déprimante que la décoration intérieure de la Quinta Inn (Alabama), qui peut «provoquer des troubles très profonds de la personnalité» s’amuse l’auteur de Purple America, autre vision affligeante d’une société dont il épingle tous les dysfonctionnements – ceux qui frappent les relations familiales, en particulier. Comparé à ce roman culte – qui ressort dans la collection «Replay» à L’Olivier –, Hôtels d’Amérique du Nord est moins ambitieux: un simple interlude, mais délicieusement cocasse, dans l’œuvre de Moody. Lequel, à la fin, fait disparaître l’ineffable Reginald Edward Morse, corps et âme. Qu’est-il devenu? Avalé par la toile, sans doute, cette pieuvre géante qui dévore ses utilisateurs. Ce qui nous vaut quelques pages bien senties sur les dangers d’internet, avant de refermer les portes de toutes ces chambres avec vue sur l’amer.


Rick Moody, «Hôtels d’Amérique du Nord», trad. de l’américain par Michel Lederer, L’Olivier, 240 p.