Pas de pitié pour le spectateur au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Pas de quartier non plus dans cette exécution à la machette des idoles d'aujourd'hui, de Che Guevara à Maradona, tous recyclés, qui sur les t-shirts, qui sur les porte-clés, par la grande machine à fabriquer du désir et du profit. L'Argentin Rodrigo Garcia, metteur en scène et auteur établi à Madrid, invité vedette du récent Festival d'Avignon, taillade les veines des symboles de la société occidentale, dans ce qui s'apparente bien à une cérémonie orgiaque: giclent ainsi sur le plateau des kilos de ketchup et de moutarde mêlés, des litres de lait et de jus d'orange, des corn flakes baveux et j'en passe. La salle, elle, fait bloc, tantôt suffoquée, tantôt captivée par ce théâtre qui donne droit sur nos W.-C. Puissance de l'abjection et du geste artistique de Rodrigo Garcia.

Oui, disons-le nettement: le Carniceria Teatro, chouchou de l'Europe théâtrale, tient ses promesses macabres. C'est que cette compagnie, qui ne recule devant aucun outrage au bon goût, a un point de vue sur le monde – qu'on n'est pas obligé de partager – et un arsenal rhétorique incroyablement efficace. J'ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe finit en effet bien par jeter sur les visages du public des airs d'enterrement, après le grand air de récréation initial. C'est qu'on commence par rire gras, lorsque trois comédiens lâchent avec une désinvolture sidérante leurs petites histoires de fesses: ce plaisir (discutable bien sûr) de fricoter avec sa belle, à condition qu'elle soit pendue à son téléphone portable et que son amant soit en train de l'appeler, tout en ne perdant pas des yeux le septième ciel à venir.

La suite, c'est une opération à cœur ouvert, sans anesthésie qui plus est, dans les entrailles de la société, près d'une heure trois quarts d'hémorragie. Patricia Lamas, Juan Lorientes (tous deux déjà superbement allumés dans After Sun, du même Rodrigo Garcia, présenté ici même au printemps passé) et le jeune Ruben Escamilla engloutissent en direct et en espagnol une barquette de lasagnes, qu'ils régurgitent avec l'indifférence du nourrisson. Absorption. Déjection. Stade oral. Stade anal plus tard, lorsque deux acteurs nus, assis comme des coqs en pâte dans leur fauteuil, écrasent de leur postérieur une saucisse de Francfort pour l'un, une laitue pour l'autre. On comprend qu'ici tout lorgne vers le bas. Le vernis spirituel, la culture dite noble, qui hante le spectacle à travers la musique de Richard Strauss, tout est perverti, poussé dans la fosse.

Crachat à la face du système donc. Rodrigo Garcia est bien le frère d'armes de l'Anglaise Sarah Kane, sa presque contemporaine, qui s'est suicidée à 28 ans. Et le cousin en révolte de l'Autrichien Werner Schwab, mort d'épuisement à 34 ans sur sa cuvette, comme vidé de ses forces, lui qui aimait dire «pipi caca» à toutes les pages et jeter ses excréments symboliques sur les plateaux. Comme s'il y avait là une blessure générationnelle, un haut-le-cœur permanent devant ce que ces auteurs considèrent comme nos démissions, idéologiques ou autres. Théâtre de guerre donc, qui refuse d'être le miroir trompeur d'un ordre qu'il honnit. Si le monde de Rodrigo Garcia est abject, c'est qu'il est le concentré du nôtre, pense-t-il, son double grossi jusqu'à l'écœurement.

Rodrigo Garcia serait-il alors le fossoyeur d'Ikea et de Calvin Klein? Il est surtout moraliste à sa manière trash, observateur de nos tics et témoin secoué de son époque, les mains dans le sang d'une dinde de Noël. Mais il est aussi compagnon de nos désespérances, lorsque, l'orgie passée, il offre cette ultime image belle à pleurer: un homme de dos, baigné d'une lumière blanche, se rasant avec un soin infini, très loin de tout. Retour à l'intimité. A la solitude des petits matins rêveurs. Une couronne de fleurs monumentale endeuille la scène. Mort douce. Vision de poète. On n'applaudit pas. On est estomaqué.

«J'ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe», Genève, Théâtre Saint-Gervais,

jusqu'au 10 novembre. Loc. 022/908 20 20.