Antonio Lobo Antunes. Il me faut aimer une pierre. Trad. de Michelle Giudicelli. Bourgois, 734 p.

Qui parle, tout au long des immenses coulées qui forment les fleuves de l'œuvre d'Antonio Lobo Antunes? Et à qui? Peu importe, après tout: ces voix se mêlent, leurs monologues intérieurs se croisent sans rompre la solitude où chacune ressasse ses obsessions. C'est toujours le même livre, et pour qui est sensible à cette écriture en incises, à ce trouble, à ce vertige verbal, c'est un bonheur toujours renouvelé.

Après Le Cul de Judas (Métailié) et Fado Alexandrino (Albin Michel), tous les autres ouvrages du psychiatre portugais sont édités par Christian Bourgois, parfois même avant leur parution à Lisbonne. Il y en a dix-huit à ce jour, des romans, trois livres de chroniques, des conversations, et les Lettres de la guerre envoyées d'Angola où le jeune officier faisait son service militaire au cœur du sale conflit colonial (lire le SC du 30. 9. 2006).

Il me faut aimer une pierre (Eu hei-de amar uma pedra, 2004) ne parle pas de l'Afrique. Mais les longues années de la dictature de Salazar et la pénible fin de l'empire colonial, le retour des colons ont laissé des traces dans les esprits. Le roman se situe à Lisbonne, dans un quartier mélancolique et moche. Et parfois sur une plage populaire de la côte atlantique. Avant tout, il se déroule dans la tête des personnages, dans leur mémoire vacillante. On se laisse glisser dans ce tremblement: «Il faut entrer dans ce livre comme quand on tombe malade, se laisser porter par les mots, et peu à peu tout s'éclaire», conseille l'auteur à sa traductrice.

Et en exergue: «Il y avait sur cette page une dédicace à mes parents. Elle y est encore.» C'est bien un album de famille qui s'ouvre, dès les premières lignes (lire l'extrait ci-contre), qui remonte le temps, en dix photos, puis en quelques consultations transcrites par un psychiatre fatigué (tout comme l'auteur qui a cessé de croire aux vertus de sa discipline), des visites et des récits.

Au centre, une vieille femme. Elle était la couturière d'une famille bourgeoise, de ces employées fidèles, toujours là, muettes, confidentes, rempart des enfants contre le monde des adultes. Et un jour, au soir d'une vie tout entière consacrée aux maîtres, chassée, reléguée dans un asile avec ses souvenirs brouillés. A elle le soin de ravauder la toile trouée du récit, d'en faire apparaître le dessin.

Un amour frustré entre un père et sa fille forme un des leitmotivs. Une histoire d'adultère timide, malheureux, qui s'étend au long des années, en dessine un autre. Chaque été, pendant les vacances, une femme s'installe avec son crochet, à proximité de la famille de son amant, muette, impassible, avant de rejoindre son hôtel minable, en attendant de reprendre à la rentrée les visites du mercredi.

Parfois, la présence de l'auteur est perceptible, même pour ses personnages: «(ou c'est moi qui me l'imagine ou c'est Antonio Lobo Antunes qui pense que je dois me l'imaginer pour que le roman soit meilleur)», dit l'un d'eux à propos d'un souvenir flou.

«Voyez un peu la quantité de saletés qui se colle à notre mémoire», regrette Raquel, au bord de jeter sa vie à la poubelle avec ses souvenirs. Ridicules, les objets encombrent les vivants comme les morts pèsent sur leurs vies.

Dans le monde intérieur dévasté de la vieille servante, surnagent les images d'une inondation catastrophique, il y a des lustres, la blessure toujours vive de son exclusion et une tendresse inaltérable pour ce «Bout de Chou» qu'elle a élevé avant qu'il la chasse, transformé en adulte avaricieux: «on ne veut plus de toi ici». Le monde de Lobo Antunes est d'une cruauté déchirante. Elle perce dans les détails, une bergeronnette attendue à la fenêtre de l'asile comme une visite affectueuse, l'angoisse d'une place vide par un dimanche de soleil, des draps qui n'ont pas été changés.

Le flux des monologues intéririeurs est haché par des bribes de dialogues, par des incursions dans le passé, par l'apparition soudaine d'une image venue de loin. Comme l'eau bute sur les cailloux pour rejaillir. Ce rythme heurté tient en haleine, entraîne au long de ces quelque 700 pages bouleversantes. La tristesse qui en émane est universelle: c'est celle des choses abandonnées, des amours manquées, de la mesquinerie qui sape les sentiments qu'on croyait éternels. Une tristesse supportable grâce à la tendresse que Lobo Antunes porte à ces vestiges.

Mais à la fin, quelqu'un vient (qui?) nous congédier sans égard, «en nous faisant savoir j'ai changé de plan, je n'ai plus besoin de vous, allez-vous en c'est fini.»