Les 174 films proposés par Visions du Réel sont la quintessence des quelque 3300 qu’Emilie Bujès et son équipe ont visionnés. La nouvelle directrice nous en a conseillé une dizaine qui lui tiennent à cœur, qui lui ressemblent. Nous avons encore filtré cette sélection pour dégager trois joyaux qui, brouillant les frontières entre documentaire et fiction, se singularisent par leur humanité.

Le fils installe la caméra, le père se carre dans le canapé. Ils s’apprêtent à entamer un dialogue intergénérationnel basé sur le journal que leur mère et grand-mère, Sari, a tenu dans les années 40, pendant sa déportation. Le fils plaide pour une approche plus sensitive qu’objective. aw • rah • nyoosh [aranyos], de Ben Neufeld, met du temps à se mettre en place; le spectateur prend du temps à comprendre le contrat que le réalisateur lui propose: ni documentaire rigoureux ni reconstitution plantureuse, le film suit une voie tangentielle.

Tous les fantômes

Sari prend vie dans un décor concentrationnaire abstrait. Père et fils s’invitent dans les années 40, observent, commentent, s’interrogent sur le positionnement moral de la femme qui leur donnera ultérieurement la vie. Des phrases du journal s’inscrivent à l’écran, comme les phylactères d’une bande dessinée, incluant la parenthèse «illisible» du traducteur. Sari a-t-elle vraiment existé? Des comédiens tiennent le rôle du père et du fils, il semblerait que les pages du journal soient blanches. Ce leurre biographique documente le processus de création et tend la main à tous les fantômes qui nous hantent. (Compétition Burning Lights, me 18, je 19)

Des fantômes se pressent en masse dans Stories Of The Half-Light. Luca Magi investit un centre de nuit dans la périphérie d’une ville italienne. Il se faufile dans un mauvais rêve aux teintes d’ocre et de ténèbres pour rencontrer des âmes perdues et des corps cabossés. Anciens prisonniers, soldats que la guerre a rendus fous et déclassés stagnent dans la «dormiveglia» du titre italien, c’est-à-dire cet état flou entre l’éveil et le sommeil, propice aux divagations et aux pertes identitaires. «Je ne suis pas mon corps, je suis quelque chose d’autre», marmonne l’un d’eux. Privilégiant les plans rapprochés, le réalisateur regarde en face les rires édentés, les regards abyssaux de nos frères humains, «cherchant la lumière, comme les plantes», ainsi que l’enseigne un de ces philosophes fracassés. (Compétition internationale, lu 16, ma 17)

Ecrit sur le sable

Christmas Island est une île australienne de 136 km2 au sud de l’Indonésie. Sa spécialité est la migration annuelle des crabes rouges terrestres (quelque 43 millions d’individus cliquetant…), sortant des bois pour se reproduire sur le littoral. L’Australie y a installé un camp de rétention pour réfugiés où travaille Poh Lin. Cette traumathérapeute propose à ses patients un bac de sable fin sur lequel ils peuvent dessiner les vagues et les ridules du temps et raconter leur histoire à l’aide de figurines.

Island of the Hungry Ghosts, de Gabrielle Brady, associe sur le mode poétique les flux migratoires, celui des arthropodes, que la voirie aide en bloquant des routes, celui des êtres humains, que l’Etat bloque à travers des chicanes administratives. Ces ballets inéluctables rappellent que la vie est mouvement. La réalisatrice montre la souffrance des demandeurs d’asile, tandis que les descendants d’immigrés chinois disent des prières pour l’âme de leurs ancêtres, ces fantômes affamés qui hantent les forêts. Mélancolique, le film s’inscrit dans le temps court et le temps éternel. Démissionnaire, Poh Lin rend à la mer son sable thérapeutique, tel le contenu d’un sablier brisé. (Compétition internationale, je 19, ve 20)


Visions du Réel, Nyon. Du 13 au 21 avril. www.visionsdureel.ch