Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (mcb-a), trois ans avant son déplacement à la gare, au sein du Pôle muséal, devenu Plateforme10, pousse un ouf de plaisir et de soulagement: il possède dorénavant plusieurs toiles de Balthus. Aux côtés de Courbet et de Kokoschka, le peintre est le troisième artiste international à avoir vécu de longues années dans le canton; comme les deux autres avant lui, il entre enfin dans les collections du musée. Outre un paysage tardif et une composition inachevée, une toile majeure fait le bonheur du mcb-a, par la voix de son directeur Bernard Fibicher, avant de faire celui de son public: il s’agit de l’autoportrait en Roi des chats (1935), œuvre sobre et néanmoins riche en allusions littéraires.

Aboutissement d’un projet mené depuis avril par la Fondation Balthus, cette donation s’accompagne d’un dépôt à long terme (dix ans renouvelables) d’une centaine de dessins de toutes les périodes, de quelques tableaux, des archives et de la bibliothèque du peintre. Le tout rejoindra les Fondations Vallotton et Toms Pauli en tant que troisième «pôle». Signé lundi par les parties (la comtesse Setsuko Klossowska de Rola, le président de la Fondation Peter Berger, les conseillers d’Etat Pascal Broulis et Anne-Catherine Lyon), l’acte de donation prévoit «l’attention particulière» que le canton accordera au Grand Chalet de Rossinière, où Balthus a vécu plus d’un quart de siècle et où demeure encore sa veuve, en cas de rénovation importante de ce bâtiment historique qui est un peu l’emblème de Rossinière.

Partenariat public-privé

Le transfert des biens comprend également la chapelle Balthus, qui rentre dans le giron du canton, tandis que la famille tient à conserver le chalet et l’atelier, chargé de souvenirs et d’émotion. Le musée, par le biais d’une association, contribuera à gérer et animer cet atelier de peintre, nouvelle responsabilité et nouveau défi. Balthus y a en effet, ainsi que l’a rappelé sa veuve Setsuko Klossowska de Rola, passé la majeure partie de son temps, depuis l’installation du couple à Rossinière en 1977. L’acquisition de cette majestueuse construction entièrement en bois d’épicéa, et qui date de 1754, s’était décidée au hasard d’une tasse de thé, tandis que le Grand Chalet, alors un hôtel, cherchait preneur… C’est aussi le hasard qui veut que la maquette d’un édifice vaudois réalisée chaque année par les pré-apprentis du Centre d’orientation et de formation professionnelle (COFOP) concerne justement, en 2016, le Grand Chalet. Ce bel ouvrage, réalisé selon le savoir-faire ancestral, a été remis au syndic de Rossinière, Jean-Pierre Neff.

Si ces décisions rentrent dans le cadre d’un partenariat public-privé, et ont fait l’objet d’un marchandage sans doute serré, il n’en reste pas moins que l’enjeu est artistique, et qu’à ce titre il touche un nombre important de personnes: Bernard Fibicher rappelle le record de fréquentation inégalé (50’000 visiteurs) de la rétrospective du peintre au mcb-a en 1993, et le syndic de Rossinière témoigne de l’aura du Grand Chalet, qui attire des visiteurs venus de loin. L’œuvre de Balthus, la perfection de sa technique picturale et ses ambiguïtés fascinent. Il n’est que de regarder Le Roi des chats, la complicité entre l’animal et l’homme, l’attitude arrogante dans laquelle le peintre s’est représenté, pour s’en convaincre.