«Voici nos armes. Elles ne font pas de mal.» Samir Joubran, sur la scène du Village du monde, jeudi. Il soulève son luth, l’oud, sous un chapiteau bondé. Il y a un drapeau palestinien qui flotte dans la foule. Samir ne dit rien de plus. Dans l’après-midi, au moment où il accordait son instrument, il avait murmuré que les gens, plus que jamais, se méfient des mots. Alors ils jouent.

Une musique flamboyante, un des meilleurs triangles de ce monde; il y a deux jours, ils se trouvaient en Malaisie face à un public qui connaissait tout de leurs nuances, hier ils étaient en Irlande, demain en Turquie. Le Trio Joubran est une anomalie. Trois frères, fils de luthier, luthiers eux-mêmes, nés dans un village à l’aura chrétienne (Nazareth), dans un pays musulman (la Palestine), munis de passeports israéliens et qui ne comptent que sur leurs cordes pour nouer le tout.

Ils ont une relation de frères. Samir qui regarde Adnan et Wissam avec la tendresse et le soupçon mêlés des aînés. «Je ne comprenais pas pourquoi nous ne nous parlons jamais lors des voyages. C’est probablement pour que tout explose sur scène.» Dans un documentaire qui leur était consacré, on avait déjà perçu la part de tensions, les héritages cumulés, les colères fraternelles, l’immense souci de perfection qui anime cet animal à trois têtes.

Devant le parterre, sous les projecteurs, ils ne mentent pas. Ils se défient. Avec le sourire complice des carnassiers. Ils ont ajouté à leur musique une percussion qui se contente de regarder passer les balles. On dirait des Gitans devant le feu. On dirait Paco de Lucia, John McLaughlin et Al Di Meola sans la part de prestige hollywoodien qui encombre en général la virtuosité. Ils envoient de très longues pièces au cheminement sinueux. Si quelqu’un ose parler, dans le public, son voisin le foudroie du regard.

Ce n’est plus la grosse machine babillarde, odorante, des festivals d’été. C’est un combat à vie où chacun cherche à sidérer l’autre. Comme dans ces logomachies des palais orientaux quand les poètes s’affrontaient à coups de rimes. Samir, Adnan, Wissam ont digéré les leçons du père, ils ont élaboré en cinq albums une œuvre qui ne cède rien de l’impeccable esthétique arabe mais la concentre si bien qu’elle se comprend partout. Au moment où le ramadan s’ouvre, dans ce Paléo du Moyen-Orient, on n’imagine pas d’introduction humaniste plus limpide.