Musique

Trois idées de la grâce

Plusieurs disques confidentiels vous ont probablement échappé en 2017. Zoom sur trois bombes americana venus d’outre-Atlantique, trois références, trois artistes qu’on suivra désormais à la trace

Joel Henry Little

Vous nous faites – un peu – confiance, vous allez donc donner sa chance à cet album, mais on préfère vous prévenir: restez assis au lancement des premières notes du tout premier morceau, ou alors prévoyez un accessoire de rattrapage. Joel Henry Little, New-Yorkais de 19 ans, en est déjà à son troisième album. On le soupçonne de n’avoir rien fait d’autre de sa vie que rester dans sa chambre à tenter de maîtriser son génie. Là, il nous offre une diabolique composition de cathédrale, qui donne envie de croire en Dieu, ou de s’y remettre si toutefois on l’avait un temps négligé. C’est un choc terrifiant, dont on peine à se remettre sur la suite de l’album.

Une œuvre d’une richesse rare

Le jeune homme mixe plusieurs styles, et plutôt qu’un fourre-tout indigeste, il arrive à créer une œuvre d’une richesse rare: du classique, des relents de jazz, de la pop superproduite des années 70… Il compose, interprète et produit tout en solo. Besoin de personne, donc, juste de quelques relais pour que sa notoriété fracasse les murs de son domicile. Aucune autre option n’est envisageable. Il n’a pas encore 20 ans et écrit déjà des choses que des tonnes de compositeurs confirmés n’arriveront jamais à approcher. L’histoire est bientôt en marche.

Great Kills Friendship Club (Microcultures)


Anna St. Louis

C’est un concept contemporain de moins en moins efficace tant il se multiplie: les filles à guitares. Parmi elles, des étoiles aveuglantes (Jessica Pratt ou Weyes Blood, par exemple). Pour bien d’autres, un profil hélas plus tristounet: mignonnes, une voix aiguë sans caractère et des compos banales. Elles sont parfois actrices, ou mannequins, et retournent généralement à leur vrai métier après une première expérience navrante. Sauf inévitables anomalies, mais pas la peine de s’acharner à donner trop de noms, le succès commercial de Carla Bruni illustrant à lui seul toutes les aberrations de ce monde. Mieux vaut s’attarder sur celles qui le méritent.

Une voix qui sent bon l’Amérique de la terre

Anna St. Louis, par exemple, qui comme son nom l’indique vient de Kansas City. Avec une voix qui ne sort pas d’un énième concours de verre brisé, mais qui sent bon l’Amérique de la terre. Et si son visage est délicieusement fin, il s’orne du regard dur des pionniers. Une femme authentique, qui a elle aussi cédé à l’appel de Los Angeles pour se donner une meilleure chance. C’est là qu’elle a rencontré Kevin Morby, qui l’a signée sur son tout nouveau label Woodsist. Un petit cliché pour la résumer? On peut enlever l’artiste du Midwest, mais pas le Midwest de l’artiste. Anna St. Louis vient d’écrire l’Amérique éternelle en huit chansons, et plein d’autres restent à venir.

«First Songs» (Woodsist)


Adam Ostrar

Il devrait encore s’appeler Adam Busch, mais il a été confronté à un problème identitaire lors de la sortie de son premier album, River of bricks (2015). Installé à Austin après un court exil à Chicago, il s’est vite rendu compte qu’un acteur de Los Angeles nommé lui aussi Adam Busch squattait toutes les pages des moteurs de recherche. «Ce n’est pas que je recherchais la célébrité à tout prix, mais là, j’étais juste enterré sur YouTube et Google, sans aucune chance de m’en sortir», se justifie-t-il aujourd’hui. Il a ainsi lâché son patronyme pour récupérer celui de sa grand-mère maternelle. Mais il a gardé le reste, cette capacité à composer des chansons d’une mélancolie suffisamment douce pour se laisser planer, avec des mélodies très aériennes et des arrangements atmosphériques.

Un drôle de titre

Ça semble léger comme tout à la première oreille, mais on voit vite au fil des écoutes qu’il s’agit là d’un vrai grand disque. Et il a appelé ça Brawls In the Briar («bagarres dans les ronces»)? Un drôle de titre, qu’il justifie par des «problèmes personnels et collectifs en 2016» (l’année de Donald Trump, oui…). «Les problèmes, c’est les ronces, et les chansons, ce que j’ai dû faire pour m’en sortir». Prions pour que Trump soit réélu en 2020.

«Brawls In the Briar» (Super Secret Records)


Et aussi…

Il faudrait huit pages pour rendre hommage à toutes les merveilles parues en 2017, définitivement un très grand cru, mais restées confidentielles. Faute de place, on se contentera de quatre mentions. D’abord Garciaphone, un quartet auvergnat mené par Olivier Perez, véritable orfèvre folk qui a pondu dix chansons fragiles et roboratives dans son exceptionnel Dreameater. Puis un Gallois, un de plus après Gruff Rhys, Meilyr Jones ou Carwyn Ellis, le chanteur de Colorama: voici désormais H. Hawkline et son deuxième album pop mélodieux I Romanticize. Signalons aussi deux nouvelles perles féminines: une du bout du monde, la Néo-Zélandaise Aldous Harding, une autre à peine plus au nord, la Japono-Suédoise Sumie.

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