Olivier Schinz, 33 ans, doctorant en ethnologie à l'Université de Neuchâtel:

«Je fais peut-être partie de la dernière génération d'ethnologues pour laquelle Claude Lévi-Strauss est un passage obligé. A la lecture de Race et Histoire, j'ai éprouvé une grande fascination pour la beauté de la langue et l'extrême cohérence de la pensée. Le structuralisme ne peut pas être relégué aux oubliettes de l'histoire; mais, à un moment dans mon travail, j'ai dû le rejeter violemment. Le modèle de Lévi-Strauss ne parvient pas à rendre compte du chaos de la réalité, de la richesse du quotidien. Il désincarne les relations sociales, le piquant de la vie. Ma génération est arrivée après la déconstruction radicale de la pensée de Lévi-Strauss. Il n'y a probablement plus d'espace pour une figure aussi englobante dans l'ethnologie contemporaine, ni pour un système aussi dominant. Après Lévi-Strauss, le savoir anthropologique est devenu plus humble, plus morcelé. C'est cette puissance qui fait malgré tout l'immense attrait de son œuvre.»

• Marc-Antoine Berthod, 38 ans, anthropologue et professeur à l'Institut de santé sociale à Sion:

«Au moment où notre discipline s'interroge beaucoup sur le regard du chercheur, sa propre mise en scène, la distance possible qu'il entretient avec son objet d'étude, il me semble que la lecture de Tristes Tropiques est d'une grande actualité. Lévi-Strauss est parvenu à proposer un récit de voyage, avec toute la subjectivité que le genre requiert, mais en dénonçant aussi les dérives possibles de l'anthropologue narcissique. Il anticipe la critique de l'explorateur obsédé par le «je». Face à mes terrains, je n'applique pas de méthodologie systématique. Je ne me sers pas de Lévi-Strauss comme d'un modèle théorique et je crois que plus personne ne le fait. Mais il peut être utile comme un garde-fou. Pour garder à l'esprit que l'œuvre de l'anthropologue n'est pas seulement littéraire; il doit conserver un objectif de communication et l'ambition d'un savoir partagé.»

• Séverine Rey, 40 ans, anthropologue et maître assistante à l'Université de Lausanne

«J'ai ouvert Les Structures élémentaires de la parenté. Et l'ai reposé très vite. Ce n'est pas une lecture absolument incontournable. La méthode structuraliste reste importante. Mais il semble qu'elle nous éloigne par trop du sujet; elle néglige l'histoire, les transformations. Aujourd'hui, nous nous intéressons davantage aux acteurs sociaux, aux émotions. Dans mes recherches, je me livre à une sorte de bricolage méthodologique. Ma génération semble moins marquée par les grands courants théoriques, qu'ils soient fonctionnaliste ou structuraliste. Nous allons volontiers chercher dans d'autres disciplines: la sociologie, l'histoire. Nous ne sommes plus engagés dans de vraies batailles doctrinales. Même la critique de Lévi-Strauss, le post-structuralisme, me paraît digérée. On lit Lévi-Strauss comme un patrimoine plutôt qu'une boîte à outils.»