«Pas d’bénévoles… pas d’festival. Pas d’festival… pas d’festival!» La phrase est répétée comme un mantra par les équipes du Black Movie. Derrière le clin d’œil cinématographique qui peut prêter à sourire, c’est bel et bien l’existence même du festival qui dépend des volontaires prêts à mettre la main à la pâte pour assurer la logistique, l’accueil, la sécurité ou encore le service aux différents bars du festival genevois. La 23e édition de cet événement mettant à l’honneur le cinéma des pays du Sud réinvestit les salles du Grütli et du Spoutnik après une version totalement en ligne l’année précédente. Ce retour à une relative normalité a remis en marche la machine du bénévolat. En 2021, seuls quelques volontaires avaient été nécessaires pour la bonne tenue d’un événement presque entièrement dématérialisé. Cette année, ce ne sont pas moins de 150 bénévoles qui étaient attendus pour huiler les rouages de cette édition aux couleurs noire et or.

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Donner de son temps

J’ai donc gonflé les rangs de ces fameux «indispensables». Inscription en ligne via un formulaire où j’ai pu mettre en avant mon expérience du monde de la restauration (trois ans à retourner des burgers sur un gril), mes connaissances «approfondies» en langues étrangères (une bilingue anglais au collège et un niveau d’allemand que l’on pourrait qualifier de «débrouillard») ainsi qu’un cours sur le cinéma suivi lors de mon bachelor en lettres. Résultat des courses: je me vois attribuer trois shifts, l’un à la logistique, l’un au bar du Grütli et le dernier à l’entrée en salle. Au total: environ neuf heures de travail sur trois jours. Mais avant d’entrer dans le grand bain, place tout d’abord à un peu d’administratif. Coordonner autant de personnes n’est évidemment pas une mince affaire. Chloé Battisti et Estelle Lligona sont aux manettes de cette lourde tâche.

C’est le jour de la grande réunion des bénévoles dans l’une des salles du Grütli, pleine à craquer. «C’est la première fois que vous êtes autant!», semble s’étonner Chloé Battisti, moitié surprise, moitié soulagée. Sous le regard attentif d’une foule majoritairement composée de collégiens et d’universitaires, les deux responsables énumèrent les choses à faire ou non, des conseils banals («n’oubliez pas de sourire, vous êtes le premier visage du festival!») aux informations cruciales sur le certificat covid ou les différents cahiers des charges.

C’est aussi l’occasion de récupérer nos badges et de connaître les différents avantages à s’être inscrit en tant que bénévole: accès à tous les films gratuitement, un t-shirt floqué Black Movie – noir et or évidemment –, et un carton d’invitation pour la cérémonie d’ouverture et de clôture. Nous recevons également par e-mail le très complet Guide de survie des bénévoles (70 pages que j’avoue ne pas avoir lues), véritable bible renfermant tout le savoir nécessaire sur le festival, des bonnes manières aux contacts d’urgence, en passant par le programme ou la couleur des différents badges.

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Bricolage et cocktails

Première mission: la logistique, c’est-à-dire la mise en place des différents bars et de la zone de détente réservée au staff. Je suis en binôme avec Ségolène. Elle fait partie des nombreuses habituées du festival. Ancienne membre du jury, elle est aujourd’hui passée du côté des travailleurs de l’ombre. En se dirigeant jusqu’au Spoutnik, le cinéma de l’Usine, elle me raconte son parcours, de la réalisation de films en stop-motion à des cours de photographie publicitaire dispensés dans une université de Shanghai. Arrivés sur place, il est l’heure de mouiller le maillot pour monter coussins et canapés au premier étage. S’ensuit un atelier bricolage improvisé pour faire rayonner le Spoutnik aux couleurs du Black Movie. On se débat avec de la gélatine dorée que l’on fixe précairement sur des néons, un dernier arrangement des tables et des chaises et c’est retour au Grütli.

Le lendemain, je suis affecté au «bar or» au sous-sol du Grütli avec Leïla, une étudiante de deuxième année de sociologie. L’équipe sur place nous briefe rapidement sur la composition des cocktails, l’utilisation de la machine à café et le prix des boissons, puis c’est parti pour trois heures derrière le zinc. Leïla est tout comme moi une novice du bénévolat au Black Movie. Contrairement à beaucoup de gens qui participent avec des amis, elle s’est inscrite seule, motivée par sa récente participation au GIFF en automne dernier et la volonté de faire de nouvelles connaissances: «Je trouve sympa de donner un peu de son temps et de participer à l’organisation de festivals qui font vivre la culture à Genève. On ne se rend parfois pas compte de tout le travail que cela demande de mettre une telle manifestation sur pied. C’est aussi l’occasion de découvrir une multitude de films et de cultures que l’on n’a pas l’habitude de voir sur grand écran.»

Le lendemain, c’est déjà mon dernier jour. Au programme: En avant la musique à l’affiche du Petit Black Movie, la programmation enfant du festival. Changement de public en ce samedi matin à l’entrée de la salle Simon, comparé à celui du bar la veille au soir. Comme des grands, les petits cinéphiles accompagnés de leurs parents viennent présenter le QR code de leur billet, puis piochent allègrement dans la pile de rehausseurs pour ne rien manquer du film. A 11h15, tout le monde est entré, mon responsable finit par me libérer. C’est la fin de l’aventure. Elle continue pour le staff et le reste des bénévoles jusqu’au 30 janvier, et même jusqu’au 1er février pour le festival en ligne. Si tout semble fluide vu de l’intérieur, l’organisation du bénévolat cette année ne fut pas une sinécure.

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Un secteur indispensable

En faisant des siennes dès décembre, Omicron a chamboulé les plannings et a aussi découragé certaines personnes à s’inscrire, estime Chloé Battisti: «Il faut être d’autant plus agile cette année car vu le nombre de contaminations journalières, il est nécessaire d’avoir suffisamment de staffs pour pouvoir rapidement remplacer des personnes qui nous appellent au dernier moment. Il nous fallait aussi plus de bénévoles que les années précédentes avec les certificats covid à contrôler. Avec toutes les incertitudes ces derniers temps, c’était compliqué de trouver suffisamment de monde mais tout est finalement rentré dans l’ordre à l’approche du festival.»

Certaines bonnes nouvelles sont aussi venues compliquer les choses. Les traditionnelles Nuits Blanches organisées dans la nouvelle salle du Groove sont tombées à l’eau pour finalement être repêchées au dernier moment. Trois soirées pour lesquelles il a donc fallu retrouver du personnel. «Monter un festival représente toujours un énorme travail en amont, et le covid a largement fragilisé cette préparation, constate Maria Watzlawick, directrice de l’événement. C'est compliqué de construire quelque chose avec des bases solides lorsque des éléments qui ne sont pas de notre ressort viennent contrecarrer nos plans.»

A l’heure où ces lignes sont écrites, il ne semble pas y avoir de pépin majeur. Chloé Battisti insiste néanmoins sur l’importance capitale de cette manne de volontaires: «Ces 150 personnes sur dix jours, cela représente environ 600 shifts. Si on devait les payer, le festival ne tournerait pas. Donc quand on dit: «Pas d’bénévoles… pas d’festival», on ne blague pas vraiment.»