Jazz. Sir Roland Hanna. Tributaries (IPO 1004/Plainisphare)

Jadis en symbiose avec l'atmosphère d'un disque, voire intégrées à son processus créatif, les pochettes de jazz apparaissaient moins jetables que d'autres. Depuis, les lois du formatage ont réduit à pas grand-chose cette exception artistique. Elles laissent le plus souvent le choix, si c'en est un, entre la platitude illustrative et la fantaisie gratuite, plus ou moins débridée mais à la portée sémantique nulle. Et puis il reste, cas de figure rare mais d'autant plus précieux dans cette typologie des pochettes, le coup de génie. L'intuition télépathique. C'est le cas avec cette peinture d'Ivan Kustura dont on ignore si elle a été expressément conçue pour ce CD ou choisie après coup par un producteur éclairé. Ce qui est certain, c'est qu'elle agit à la manière de ces révélations à retardement façon «bon sang mais c'est bien sûr!», qui injectent cohérence et évidence dans l'anarchique désordre d'une démarche stylistique qui fait énigme. Révélation de quoi? Du secret d'un jeu parmi les plus insaisissables qui soient, apparemment inapte à susciter autre chose qu'un discours critique apeuré, monotonement circonscrit à quelques clichés sans réelle portée herméneutique. Sir Roland Hanna? Un peu plus ou un peu moins qu'un pianiste de jazz, vous diront les puristes. Quelque chose comme un exilé congénital aux motivations indécises.

A écouter l'œuvre, close depuis le 13 novembre 2002, de cet indésirable stylistique, on éprouve pourtant le trouble, le brouillage des repères révélateur des grands créateurs. Et ce disque enregistré quelques mois avant sa disparition est, c'est le seul cliché qu'on s'autorisera, résolument testamentaire. Mais revenons à la pochette: la troisième main imaginée par Kustura, œuvrant en retrait des deux autres, dit très précisément ce qui trouble et ravit dans ce jeu à la fois clair et opaque. Ce qu'elle exprime, ce n'est pas tant l'idée d'une célérité supersonique à la Art Tatum (par ailleurs plutôt du genre mille-pattes) que celle d'un lien, d'un trait d'union, de la recherche d'un espace autre où situer des hymens pas encore consommés. Entre, par exemple le jazz et la musique classique, rêve éthéré de ce «Third Stream» auquel Hanna n'appartient pas historiquement mais dont il partage plus d'une hantise.

En maître des prolongements suggérés, il construit un univers à la fois lisible et mouvant, stable et expansif. Un univers qui s'excède lui-même. «A Child Is Born», sous ses mains, devient le plus court chemin de Chopin à Satie via le blues. Toujours un point de départ et quelques-uns de ses dépassements possibles. Mais pas à la manière schématique de la sacro-sainte structure thème-improvisation-retour au thème. Le thème, chez Roland Hanna, n'est pas le point de référence en fonction duquel tout se joue, premier pas conditionnant et phare structurant le mouvement des variations. Souvent différé, il apparaît comme un simple épisode parmi d'autres, une sorte de segment mélodiquement resserré qu'il s'agit d'intégrer sans prééminence hiérarchique dans un ensemble beaucoup plus vaste. Rien d'étonnant à ce qu'au Gershwin linéaire de «Summertime» il préfère ici celui des soubresauts, des cascades, des à-pics où tout est sans cesse remis en question: c'est ce «Soon» insoupçonné, chansonnette déguisée en symphonie, sans pédanterie ni étalage de savoir-faire. Si la pose du «maestro» classique prend parfois le dessus («I Concentrate On You»), c'est lorsqu'il se laisse bercer par les trop complaisantes séductions harmoniques d'une composition. Moments d'assoupissement que ses détracteurs ont érigés en carence de swing.

Plus bête qu'embarrassante, l'accusation tombe à plat, s'agissant d'un pianiste certes passé par la musique «sérieuse» mais trop agité d'idées personnelles pour se couler dans la musique des autres. Cette faculté d'invention permanente, de débordement non prémédité (la troisième main, justement) est ce qui l'éloigne le plus décisivement du concertiste classique. Tout dans ce disque élégant-élégiaque traduit un goût de la transgression discrète qui suggère de mouvants paysages occultes. Comme ce «Delarna» de son ami Tommy Flanagan, auquel le disque est dédié, où se faufile l'impressionnisme bucolique des compositions de Willie «The Lion» Smith. Inouï.