«La géographie est l’œil et la lumière de l’histoire» annonçaient les atlas magnifiques publiés au XVIIe siècle par Joan Blaeu, éditeur à Amsterdam. L’artifice visuel qui consiste à distribuer sur l’espace plan du papier des faits survenus dans le temps et les lieux acquiert un caractère d’évidence. Depuis Mercator et sa formule de projection de la sphère terrestre sur une feuille, le recueil de cartes censé représenter simultanément l’histoire et la géographie n’a pas cessé de fasciner. Il procure une illusion du réel propre à emporter les doutes, les objections, les hésitations. L’atlas parle, taisez-vous!

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C’est donc avec la révérence due au passé glorieux de ce medium que j’ouvre l’Atlas historique de la Suisse, le nouveau, publié cet hiver par les Editions Livreo-Alphil. Il est redevable du double talent d’un historien incollable sur le récit national, François Walter, et d’un cartographe entiché des cartes depuis l’âge de 5 ans, Marco Zanoli. Le duo avait pour mission de remplacer le précédent Atlas historique, œuvre vénérable de 1951 qui avait fait son temps. La mission est accomplie. Elle mérite le respect réservé aux grands serviteurs du savoir.

Le rôle du hasard

Le texte et l’image s’accordent comme larrons en foire pour produire un récit renouvelé de l’histoire suisse élargi à son contexte géographique européen. Un élargissement devenu nécessaire à l’interprétation contemporaine de l’espace, et rendu possible grâce à l’échange facilité de données cartographiques longtemps gardées comme secrets militaires. Leur numérisation et les outils techniques d’édition cartographique simplifient et raccourcissent de beaucoup le temps de travail requis pour leur mise en image.

La forme suisse d’aujourd’hui, placée sur 111 cartes balayées durant trois millénaires par le mouvement des peuples, des dynasties, des religions, des villes, des routes puis des Etats, révèle ainsi sa genèse. Elle laisse au hasard son rôle d’acteur inévitable: un seigneur sans héritier ou sans argent verra ses possessions passer à un autre, momentanément agrandi avant de succomber lui-même à ses dettes ou sa faiblesse militaire en faveur d’un plus riche ou plus fort, etc. Ainsi oscillent dans le temps, par les imprévus autant que par les volontés, les frontières des territoires fixés dans la Confédération. «On n’échappe pas à un certain finalisme, admet Walter, puisqu’il s’agit de retrouver dans le temps et l’espace les marques physiques du pays d’aujourd’hui.»

Coup de force intellectuel

«J’ai toujours pensé que l’historien pouvait s’attaquer à tout, remarque-t-il. Je ne me rendais pas compte de mon imprudence.» Parce que si l’histoire est une parole, la géographie est un trait, qu’il faut savoir poser précisément sur la page en rassemblant tout le savoir à disposition. A l’historien qui se mêle d’un atlas est demandée une érudition à l’ancienne, sortie des pratiques contemporaines de la discipline, du moins dans l’aire francophone. Il lui faut connaître le détail des passations de pouvoir entre dynastes, les périmètres exacts de l’influence des évêques, le moment de la création des villes et de leur disparition, le tracé minutieux des routes commerciales et toute une myriade de minuscules événements qui ont modifié la géographie. Et plus il remonte dans le temps, plus il est contraint à un coup de force intellectuel: fabriquer, avec son compère cartographe, de la précision graphique quand la réalité de terrain est désespérément floue.

Que sait-on en effet de la manière dont le duc de Souabe se représentait son territoire au Moyen Age? Il n’avait pas de carte, ses repères spatiaux étaient des vallées, des montagnes, des fossés, des habitations. Un seigneur dominait ses inférieurs selon une liste de lieux indiqués comme étant en sa possession, eux-mêmes résultant d’antiques découpages chrétiens. Les limites pouvaient être des haies d’épines, des bornes enterrées, un grand orme signalé comme carrefour. Faire une carte de tout cet incertain tient de la magie. La magie cependant opère: «la carte met de la clarté où il n’y en avait pas», dit Marco Zanoli. Ce faisant, elle éclaire la réflexion sur le passé.

Tragédie humaine

Le texte, qui prend ici une place bien plus grande que dans l’atlas de 1951, retrace l’évolution de la géographie intérieure suisse dans son contexte régional. Des trois principaux facteurs historiques de modifications de frontière, la guerre, les successions dynastiques et les mises en gage de possessions seigneuriales auprès de propriétaires plus riches, ces dernières dominent largement. Sortes de prêts hypothécaires dont le bien-fonds est saisi pour défaut de paiement, les mises en gage configurent les territoires. La carte de la Thurgovie sous l’Ancien Régime est parlante: 107 propriétaires, villes, couvents, abbés, évêques, seigneurs ou cantons directeurs se partagent avant 1798 un espace presque semblable à celui du canton actuel. Zanoli et Walter en rendent compte scrupuleusement.

L’occupation française a aboli ces propriétés emmêlées. Promouvant l’Etat moderne, la République a instauré la carte comme la représentation de ses pouvoirs intérieurs et extérieurs. Elle les a aussi simplifiés. Après Napoléon, le Congrès de Vienne a travaillé sur cartes. Les deux siècles qui ont suivi ont été géopolitiques. Violemment, horriblement. A la dernière page de l’atlas qui montre la Suisse de 2020, je ne peux m’empêcher de me demander de combien de morts sont faites les lignes qui donnent à ce pays sa bonne bouille de hérisson. Est-ce la tragédie humaine murmurée par les cartes qui exerce sur nous la séduction trouble de l’atlas?


Histoire
Marco Zanoli, François Walter
Atlas historique de la Suisse, l’histoire suisse en cartes
Éditions Livreo-Alphil, 195 pages