Genre: roman
Qui ? François Garde
Titre: Pour trois couronnes
Chez qui ? Gallimard, 298 p.

Ils pèsent lourd, les papiers que laissent les morts, les lettres anodines qui cachent des secrets de famille qu’on préfère continuer à ignorer, les traces qu’il aurait mieux valu effacer, l’héritage mal partagé. De cette corvée, Philippe Zafar a fait un métier: «curateur aux documents privés». Fruit un peu flétri d’une famille libanaise établie aux Etats-Unis, il s’est réfugié dans cette carrière peu aventureuse après des débuts hésitants. Bien élevé, méthodique, discret, il inspire confiance et sa petite entreprise new-yorkaise marche bien quand la veuve d’un richissime entrepreneur de transports maritimes lui confie les archives de son mari, Thomas Colbert. Le «curateur» tombe alors sur un document incongru, un manuscrit rédigé en français qui pourrait être une petite nouvelle, voire le début d’un roman de Melville ou de Conrad. Un marin en escale se voit offrir un marché étonnant. Il s’agit d’honorer une dame dont il ne verra pas le visage puis de disparaître après avoir été payé et de tout oublier. Fiction ou confession? Zafar se voit confier la mission de tout mettre en œuvre pour retrouver la trace du marin, cinquante ans après les faits et sur des indications bien minces.

A partir de là commence une enquête amusante et habilement menée qui mènera l’archiviste jusque dans les mers du Sud et dans des zones troubles et dangereuses de l’âme humaine. Colbert était Français, c’est donc vers la France que se porte d’abord l’attention de l’enquêteur. C’était un marin de 23 ans, les rôles des navires de l’an 1949 fourniront des pistes. Le texte parle d’une ville haute et d’une ville basse, ce qui permet de cerner une escale plausible. Bref, Zafar conclut que l’acte a dû être accompli à Bourg-Tapage. Il débarque au «pays de l’horizon turquoise», selon la formule ironique d’un poète local, reprise à contresens par les guides. C’est dans cette ancienne colonie que le récit décolle vraiment.

Autour de la question de la filiation, d’abord. Les travaux des anthropologues l’ont montré: bien avant que la science élargisse le champ des possibles, les hommes ont trouvé des moyens de pallier les déficiences de la nature. Avant la fécondation in vitro et autres techniques, un tel contrat ne pouvait avoir d’autre but que de donner une descendance à un mari stérile. Il semble que ce genre de tractations ait été pratiqué couramment avec l’aide des médecins. Colbert est mort sans descendance connue et laisse des millions. S’il est bien le héros de son récit, le défunt a pu laisser un enfant dans l’île. La veuve aurait donc à négocier avec des héritiers concurrents. Par recoupements et intuitions, Zafar parvient à repérer le fil rouge qui mène vers eux. Mais faut-il bouleverser des vies, voire toute une société fragile avec des révélations intempestives?

Un autre chapitre s’ouvre alors: Bourg-Tapage, sa société post-coloniale, ses élites endormies, ses syndicalistes héroïques, son passé récent. L’île, apparemment paisible, a été ravagée par les Grands Troubles, une guerre civile qui ressemble à une lutte de classes et de races entre les «Insulaires» et ceux qui sont venus du dehors. Il y a eu des morts, dont un leader charismatique. François Garde, dont c’est le deuxième roman après Ce qu’il advint du sauvage blanc (2012), est un haut fonctionnaire qui a été en poste en Nouvelle-Calédonie: on sent que le thème de l’insularité lui est proche. A Bourg-Tapage, la filiation est matrilinéaire, seule compte l’origine de la mère. L’individu n’est qu’un maillon d’une chaîne entre ses ancêtres et sa descendance. S’il n’a pas d’enfants, il flotte, branche morte et trop légère. Zafar est amené à s’interroger sur lui-même, vieux célibataire, rejeton orphelin et stérile d’une famille encombrée de secrets liés à une autre guerre civile, celle du Liban.

Et les trois couronnes d’or du titre? Le marin les aurait reçues en prix de sa prestation. Elles représentent un des rares indices et valent de belles digressions sur la numismatique, l’utopie, la circulation des biens, et une fois encore, l’héritage. Si elles sont bien vraies, le thème du faux traverse pourtant le roman: fausses identités, faux tableaux, fausse confession. Mais véritable apaisement pour tous, insulaires, enquêteur et mânes du marin. L’écriture très classique inscrit Pour trois couronnes, avec ses rebondissements, dans la lignée des grands récits d’aventure. Les références culturelles (Karen Blixen, Orson Welles, Géricault…), les digressions savantes et la réflexion sur la filiation et l’origine lui font déborder ce cadre.

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