Samedi Culturel: Comment cette somme monumentale s'est-elle construite?

William Gass:Le Tunnel a exigé presque trente ans de travail, au cours desquels j'ai passé pas mal de temps à essayer de lui donner une forme, un objectif, voire une excuse. Il devait avoir l'air chaotique, tout en étant aussi tenu qu'un buste dans un corset. Quand j'écris, je ne sais jamais quelle voie va prendre mon texte. J'attends que la page me dise ce qui doit venir ensuite et, si ça ne se produit pas, je la réécris jusqu'à ce qu'elle le fasse. Je ne raconte pas des histoires, comme on dit, et la notion d'intrigue ne m'est d'aucun secours. Je suis un écrivain vertical, et pas horizontal. Mon lecteur ne devrait pas se demander ce qui va arriver ensuite mais ce qui, bon sang, est en train de se passer sous ses yeux, en se posant cette question: que fait le langage?

Si vous deviez faire le portrait de votre héros, que diriez-vous?

L'intelligence de Kohler, sa sensibilité et son éducation, ses passions et toutes ses ambitions ont été battues en brèche par sa faiblesse de caractère, par le ressentiment qu'il éprouve parce qu'il n'a pas su atteindre ses objectifs. Ses défaites sont réelles et, par conséquent, ce ressentiment est tout à fait rationnel. Chez lui, désormais, la vertu est au service du vice. Il incarne aussi l'intellectuel américain petit-bourgeois, qui a tout le temps eu des buts réactionnaires et qui attend un désastre économique afin de se frayer un chemin vers le pouvoir.

A propos de Kohler, vous avez parlé de «fascisme du cœur»...

Mon livre est un livre sur la servitude humaine. Le fascisme politique est physiquement brutal. Le fascisme du cœur est un état corrompu des sentiments, un royaume du ressentiment impuissant. Et si je parle tant de la famille, c'est parce que c'est l'endroit où tous nos maux s'enracinent.

A vos yeux, à quoi la littérature servira-t-elle, au XXIe siècle?

Elle aura très peu d'importance, comme aujourd'hui. Elle devra rivaliser en insignifiance avec les autres arts. La culture populaire a déjà tout englouti. Pour quelques-uns, les «happy few» chers à Stendhal, il restera une poignée d'œuvres marginales, qui les aideront peut-être à estimer encore la vie...