Genre: bande dessinée
Qui ? Marc-Antoine Mathieu
Titre: 3’’
Chez qui ? Delcourt, 70 p.

Depuis toujours, Marc-Antoine Mathieu plonge ses lecteurs dans des vertiges graphiques (et métaphysiques) déroutants et fascinants, dans l’exploration jusqu’aux limites des codes et du langage de la bande dessinée, livrant en même temps qu’une histoire un essai sur la forme de son art. Cette fois, après un livre parenthèse où il met Dieu en procès, rien que ça, il livre un ouvrage sans paroles, aux neuf cases carrées immuables par page, 603 images au noir et blanc contrasté, pour nous demander de décrypter, au cœur d’un complot, un seul instant ne durant que 3 secondes!

Visiblement, un scandale a éclaté dans le monde du football, et un attentat se joue pendant que se dispute un match international, semble-t-il à Zurich, et qu’un drame éclate à bord d’un avion de Swiss… L’action, si l’on peut dire, se déroule grosso modo entre le moment où un garde du corps appuie sur la gâchette et celui où la balle atteint son but. Mais Marc-Antoine Mathieu démultiplie cette fraction infinitésimale de «tranche de vie sur Terre» en suivant les ricochets d’un photon, une particule de lumière, sur les surfaces réfléchissantes les plus inattendues, à sa vitesse de croisière de 300 000 kilomètres à la seconde!

Pour permettre à l’intrigue d’avancer, si brièvement que ce soit, la lumière doit aller loin, et elle va filer jusqu’à la Lune et revenir, après avoir frappé une sonde en orbite autour de notre satellite. «Mais, explique Mathieu, je tiens à la précision et à la rigueur scientifique, tout doit être juste. Il n’est pas question que la sonde lunaire soit inventée: il s’agit de la japonaise Kaguya (Selene). De même, j’ai passé par des schémas et des visualisations 3D pour que les angles des trajectoires toujours rectilignes de la lumière soient exacts, et j’ai calculé à partir de sa vitesse, le temps pris par la balle entre sa sortie du pistolet et son impact.»

Mais cette rigueur somptueuse ne fait qu’appuyer un dessein plus large: «Je voulais depuis longtemps travailler sur le zoom, et sur l’expérimentation du temps, mais également sur la lecture de l’image. Ces zooms en ligne droite dans lesquels on est contraint de suivre la lumière constituent une très grande privation de la liberté de lecture, mais en même temps ils invitent à fouiller dans les coins du dessin, découvrir les indices, visiter les hors cadre, réinterpréter les signes pour reconstituer l’intrigue, découvrir ce qui est en train de se passer, voire réinventer ses propres histoires.» Une démarche qui demande beaucoup de sagacité au lecteur plongé dans ce «tunnel d’images».

Pour les lecteurs qui suivent avec délectation les explorations auxquelles Marc-Antoine Mathieu s’adonne avec constance et brio dans son atelier (qu’il appelle volontiers son laboratoire), ses perspectives vertigineuses sont devenues addictives: «L’influence d’un Borges est certainement présente dans cette idée de vertige et d’exploration infinie, dit-il; les champs qui s’ouvrent peuvent générer une poésie, une belle aventure de l’esprit, une beauté au-delà de la beauté formelle.»