Roman

Pourquoi le troisième tome d’Elena Ferrante a tant de succès

«Celle qui reste et celle qui fuit.» Vous n’avez pas lu les premiers épisodes de la saga d’Elena Ferrante? Ce troisième tome vous emportera tout aussi bien

Elena Ferrante. Ce nom ne vous est sans doute pas inconnu, même si c’est un nom de plume. Elena Ferrante est l’auteure d’une saga italienne intitulée «L’Amie prodigieuse», une série de romans, dont le troisième et avant-dernier tome, «Celle qui fuit et celle qui reste», vient de paraître en français chez Gallimard. Elena Ferrante est devenue un phénomène. Elle est au cœur de ventes exceptionnelles et de polémiques en Italie autour de son identité véritable. Il fallait donc la lire, même si, entrant dans la saga par ce troisième tome, on débarque au milieu d’une aventure littéraire, avec une question: le succès presque mondial du livre est-il mérité?

Fiévreusement

Peut-être êtes-vous de ceux qui attendaient fiévreusement ce troisième tome, les deux premiers déjà dévorés, ceux de la prime jeunesse d’Elena et Lila, deux amies, ayant grandi dans le même quartier pauvre de Naples, dans l'après-guerre; deux jeunes femmes du sud qui découvrent l’école, les études, l’amour, aux prises avec leurs familles et celles des autres. Dans cet univers aux traditions fortes, pas facile de grandir, de se construire, de gagner sa liberté lorsqu’on est femme. Le patriarcat dicte sa loi, et les mères se chargent, souvent, de relayer le pouvoir des pères.

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Ouvrant «Celle qui fuit et celle qui reste», on rencontre Elena, que les lecteurs assidus connaissent bien. Pour les autres, un petit répertoire rappelle les épisodes précédents. Elena est la narratrice de l’histoire et l’amie de Lila, pour le meilleur et pour le pire. Après quelques expériences amoureuses, ses études en poche, elle doit épouser Pietro jeune et brillant professeur d’université, issu d’une famille illustre d’intellectuels engagés; ce qui suscite à la fois la fierté et la défiance de son clan et de ses amis napolitains. Ils sont également partagés face à son premier roman qui vient de paraître, jugé «osé» par certains, et qui fait débat.

Un soir, elle m’attaqua avec une dureté extrême, s’exclamant que les gens lisaient mon livre le trouvaient scandaleux et parlaient derrière mon dos. Elle cria que mes frères avaient dû tabasser les fils du boucher parce que ceux-ci m’avaient traitée de putain.

Tout semble sourire à Elena, sur le point d’être accueillie par une famille qui compte en Italie, et qui se taille un petit succès dans la presse et dans le monde des idées bouillonnantes de la fin des années 1960. Lila, de son côté, vit des heures sombres. Malgré ses dons, son intelligence et sa beauté, elle en est réduite – après un mariage raté et sa liaison avec Nino Sarratore – le beau gosse du quartier devenu un jeune intellectuel doué – à travailler, pour élever son fils, comme ouvrière dans une usine de saucisses. La jeunesse militante de la ville, syndicalistes, étudiants engagés croise son chemin. Elle raconte, lors d’une réunion politique, les déplorables conditions de travail qui règnent dans son usine et se retrouve au centre de luttes violentes, qui l’épuisent. Entre les deux amies, le fossé qui se creuse sans cesse est désormais un fossé de classes.

Fluidité

Chacune des deux femmes, pourtant, va faire son chemin dans ce troisième tome. Elena se heurtera aux désillusions de la vie matrimoniale, Lila trouvera une échappatoire inattendue. Au-delà du mélo, parfaitement assumé, la trajectoire de ces deux femmes, dans un monde encore dominé par les hommes, alors que les idées féministes, l’émancipation, les luttes de classes secouent l’Italie, s’avère passionnante.

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Même en prenant le train en marche, l’histoire vous happe. Difficile de résister à la fluidité d’Elena Ferrante, à sa simplicité qui vous entraîne, avec sa force de roman-feuilleton, dans le flux du récit, de la vie. Très vite le lecteur se glisse avec Elena dans ses habits étriqués de bonne épouse, de bonne mère, si difficiles à porter pour elle. Elena et Lila sont pleines de défauts. Elles font des erreurs, se montrent parfois cruelles et injustes, et pourtant, comme tous les personnages de ce roman-fleuve, elles sont aussi attachantes, courageuses et déterminées face aux obstacles, parfois rocambolesques, qui se dressent sur leur chemin.

Certes, la toile de fond historique est peinte à gros traits dans cette Italie chahutée, mais l’auteure tisse avec finesse et un sens de l’observation remarquable les liens entre les protagonistes. Sensibilité et puissance du récit, voilà les vrais secrets d’Elena Ferrante.


Elena Ferrante, «Celle qui fuit et celle qui reste» (Storia di chi fugge e di chi resta), L’Amie prodigieuse T.3, traduction Elsa Damien, 480 p.

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Un véritable engouement pour les séries littéraires

En tête des ventes chez Payot et en France, le troisième tome de «L’Amie prodigieuse» domine la rentrée littéraire d’hiver. Gallimard, qui publie Elena Ferrante depuis 1995, ne rencontrant qu’un succès modeste, a tiré cette fois «Celle qui fuit et celle qui reste» à 80 000 exemplaires, bien plus que ses livres précédents.

Editeur d’Elena Ferrante chez Gallimard, Vincent Raynaud explique qu’en France, sa saga est devenue un phénomène, il y a un an. Le premier volume, «L’Amie prodigieuse» paru à l’automne 2014 avait «assez bien marché», mais c’est au moment de sa sortie en poche et de la parution du 2e volume en janvier 2015 que le succès est arrivé: «Il marche partout à des degrés divers, il fallait que ça arrive ici aussi. L’effet de bouche-à-oreille est très fort».

Pourquoi ce succès: «Il y a dans «L’Amie prodigieuse» quelque chose qui, par la densité du récit, l’ancrage historique, les personnages, rappelle les grands romans du XIXe siècle. Et c’est rejoint par quelque chose de très contemporain: l’écriture en série. Les séries télévisées l’emportent sur les films; les lecteurs ont besoin de récits au long cours. Harry Potter ou Millenium le montrent.»

En octobre dernier, le journaliste Claudio Gatti affirmait dans «Il Sole 24 Ore» qu’Elena Ferrante, auteure anonyme, était en fait Anita Raja, traductrice et auteure italienne. Les questions à propos de la véritable identité de l’écrivain jouent-elles dans son succès? «Ce n’était pas calculé, relève l’éditeur. Il y a vingt ans, lorsqu’elle a décidé de ne pas apparaître, rien ne permettait de prévoir ce qui se passe.»

Hors d’Italie, la question n’est guère brûlante, même si elle interroge le statut d’écrivain et soulève la question de l’argent puisque Claudio Gatti n’a pas «démasqué» Anita Raja grâce à son style mais par sa feuille d’impôt. Salman Rushdie, qui en sait long sur la célébrité depuis sa fatwa, a déclaré à la suite de ces révélations: «Elena Ferrante, c’est moi!», invitant malicieusement tous les écrivains à faire de même! Vincent Raynaud suggère, lui, que l’anonymat «est peut-être une chance. Cela laisse toute la place aux livres, à l’écriture, à sa voix».

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