Roman. Kristin Marja Baldursdóttir. Karitas, Sans titre. Karitas, á titilis.

Trad. de Henry Kiljan Albansson. Gaïa, 509 p.

Karitas, Sans titre, premier roman traduit en français de l'Islandaise Kristin Marja Baldursdóttir, ressemble à un riche album de dessins, de peintures, représentant les lieux, les objets, les personnages, les ciels emplis de dialogues et de sentiments, plutôt qu'à un texte. C'est qu'ici les images inspirent le langage écrit, que les mots sont au service du monde vu, ou transformé par le regard de l'héroïne, Karitas. Les chapitres sont titrés comme des œuvres d'art: «Karitas, tabliers sur une corde à linge, 1923, dessin au crayon», par exemple, suit tantôt une courte et poétique description du sujet, tantôt un nouveau développement de l'histoire. Dans la composition du roman, ces titres évoquent, en variations originales, la force conductrice du destin de Karitas.

L'histoire débute quand la veuve d'un pêcheur, Steinunn, décide de prendre la mer et de gagner l'ouest de l'Islande avec ses six enfants et le projet - insensé - d'offrir des études à chacun d'eux. Voilà la petite troupe ballottée sur les flots, déposée dans un port et logée dans un entrepôt de poisson. En 1915, sur l'île, encore dépendante du Danemark et peuplée en majorité de marins et d'agriculteurs, on ne peut gagner sa vie qu'en salant le hareng, en cousant, en tricotant, en se mettant au service d'un riche terrien.

La mère, les deux garçons et les deux filles les plus âgés commencent ainsi à survivre, à mettre de l'argent de côté pour leurs futures études, tandis que le benjamin et Karitas restent à la maison pour faire le ménage. Karitas dessine tout ce que son regard transforme en beauté, en étrangeté ou en poésie; elle est une artiste née... ce que nul ne conteste mais que chacun considère comme un stupide gaspillage de temps!

Un jour une femme peintre découvre ses dessins et lui offre des études à l'Académie royale de Copenhague. De ces études, il est dit peu de choses (ou juste que les filles n'ont pas le droit de dessiner des modèles nus). Après Copenhague, Karitas travaille au salage du poisson dans le but de financer bientôt un voyage à Rome. Mais elle rencontre Sigmar, «le plus bel homme d'Islande», qui veut bien poser nu pour elle. Amour et Eros brouillent tant et si bien le projet artistique que Sigmar - qui a la tête aussi dure que Karitas - devient l'amant, le père de cinq enfants, le mari de Karitas, l'admirateur de l'artiste Karitas. Puis Sigmar disparaît.

Emprisonnée sous un toit de tourbe, entre les seaux de lait et les rochers des trolls, Karitas vole de misérables occasions de travailler. Avant-gardiste (elle fait des collages bien avant Arman), elle dit chercher le chaos dans l'art: «Lorsque je regardais les profondes entrailles vertes de la montagne, les aiguilles aux allures de trolls, j'ai senti que [le chaos] s'était réveillé de nouveau, j'ai senti combien il grandissait au fond de moi, tournant et se retournant comme un jeune étalon sauvage. Je dois m'introduire dans le monde du chaos.» La nature sublime, la vie de la ferme où elle s'est réfugiée avec ses enfants, les femmes islandaises si inventives en tout, les rires et les fureurs: cette richesse manque parfois d'étouffer la frêle Karitas, de la faire mourir d'épuisement quand après mille travaux domestiques elle se prive de sommeil pour dessiner et pour peindre. Chaos dans la vie vécue et dans l'œuvre, une osmose que la romancière a su rendre évidente, sans jamais théoriser. Dans le détail, c'est la situation de la femme artiste à cette époque et en ce lieu qui est magistralement exposée (la plupart des dictionnaires d'art ne mentionnent qu'une femme peintre islandaise pour le début du XXe siècle, Nina Tryggvadottir), ainsi que la vie sociale dans l'île.

Karitas, Sans titre est une histoire d'amour: amour pour la peinture, amour ardent et exquis entre Sigmar et Karitas, amour entre des personnages dont la faiblesse ou la rudesse prennent soudain des couleurs d'une luminosité émouvante grâce à l'écriture légère, drôle, grâce aux fjords inattendus de l'imagination romanesque. Un peu comme dans les romans d'Herbjorg Wassmo. Au fait, Sigmar réapparaît-il? Karitas finit-elle par pouvoir se consacrer à l'art?