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La trompeuse lumière de l'admiration

Félix le tailleur crée pour son amie, la jeune fille malade, des habits

Félix le tailleur crée pour son amie, la jeune fille malade, des habits de lumière, de vie et de plaisir. L'écriture de Rose-Marie Pagnard scintille de la même surprenante légèreté dont elle revêt des destinées, des sentiments pourtant lourds, douloureux, troubles.

Tout le monde a perdu quelque chose dans cette histoire: le maestro Walter Feierlich a été, croit-il, abandonné par la musique. Bien longtemps avant, le don a quitté sa jeune femme, la violoniste et elle est allée jouer au fond du puits. La fille indésirée, au nom de lumière, Klare, n'a que le vieux tailleur pour croire en elle, niée par un père qui l'aurait bien noyée à son tour. Sunne, beau bibliothécaire sauvage, a perdu une main et les livres ne lui parlent plus. Quant à Félix, qui a passé sa vie à admirer le maître et à pallier ses manques, il ne recueille que les ruines d'un artiste médiocre et déchu. Et la jeune fille malade sera morte demain.

Le thème de l'admiration traverse toute l'œuvre de Rose-Marie Pagnard, elle qui a écrit un hommage vibrant aux créateurs: Sans eux la Vie ne serait qu'un désert. Elle n'ignore rien des pièges de la fascination, comme en témoignait un récit subtilement pervers, La Période Fernandez. Son dernier roman porte un titre énigmatique: Dans la Forêt la mort s'amuse. Le très égocentrique chef d'orchestre Feierlich rentre dans sa ville, Bergue, chez la fille qu'il a abandonnée. Une fatigue insurmontable l'accable, il sait qu'il n'est plus bon à rien mais, prétentieux jusqu'au bout, il juge bon d'enjoindre, par voie de presse, à la population «d'oublier sa présence». Sa fille n'aura pas ce privilège, sollicitée par un tyran pathétique qui a souhaité, voire tenté, de provoquer sa mort. Recroquevillé dans l'immense lit récupéré des décors d'Ariane à Naxos, le vieillard voit venir sans sérénité les ombres de la mort. De l'autre côté de la rue, une jeune fille s'en va, elle aussi. Sunne, le solaire, se consume de désir pour la lumineuse qu'il a sauvée autrefois de la noyade infligée par un père fou de frustration. Le tailleur, père remplaçant de Klare, tente de colmater les brèches dans le monument qu'il a dressé à la gloire du maestro. La fille répudiée puis sollicitée se console avec les enfants avec lesquels elle invente des opéras sans musique et des dessins merveilleux.

Avec tout ce deuil, la romancière compose une toile brillante et légère, tissée de rêves, de magie, d'amour et de pitié. Elle a trouvé une langue souple, des images étonnantes qui laissent passer derrière leur chatoiement la violence des sentiments. La forêt est là, toute proche, avec ses mystères et ses parfums. La rivière raconte une histoire de mort mais aussi d'amour et de jubilation. Un petit garçon apparaît à la fin pour aider le vieillard à se réconcilier avec lui-même dans les délires de l'agonie. Par un constant miracle qui rappelle l'art du prestidigitateur et magicien convoqué à la fin du roman, l'auteur évite les écueils de la préciosité et du pathos qui guettent cette histoire de larmes et de désir. La dernière image, inattendue et superbe dans sa violence baroque, montre le tracteur du père de la jeune fille maintenant morte. Le lourd engin s'emballe, soudain autonome, poussé par le deuil et la colère pour s'arrêter devant la tombe encore fraîche. L'art de si étranges ruptures donne au livre une troublante force. Et si la mort s'amuse, le lecteur aussi, en dépit de l'émotion et de la gravité.

Rose-Marie Pagnard, Dans la Forêt la mort s'amuse, Actes Sud, 267 p.

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