Genre: Roman
Qui ? Denis Lachaud
Titre: J’apprends l’hébreu
Chez qui ? Actes Sud, 240 p.

Dans le premier roman de Denis Lachaud, J’apprends l’allemand (Actes Sud, 1998), un adolescent se distinguait de ses parents en adoptant la langue honnie, contaminée par le nazisme.

C’est la langue toujours qui revient dans le rôle-titre treize ans et six romans plus tard: barrière ou pont, protection, clef du monde? A 17 ans, Frédéric en a déjà pratiqué plusieurs puisqu’il a grandi à Paris, Oslo, Berlin, au gré des postes de son père, Paul Queloz, un Suisse qui travaille dans la finance. Et maintenant Tel-Aviv. Ce nouveau départ perturbe l’adolescent. Sa vie est déjà assez difficile comme ça. Il comprend de moins en moins ce qu’on lui dit.

Dictaphone

Il s’invente donc un médiateur, un dictaphone qu’il trimballe partout. Transcrits, les mots redeviendront intelligibles. Mais, il s’en rend compte, «il n’y a pas de langue pour dire la liberté quand on est enfermé». Il en quitte une, «parfaitement rangée, avec ses merveilleuses subordonnées», pour une autre, qui renverse les perspectives, se lit de droite à gauche, ignore le présent du verbe être. On ne peut donc pas dire «je suis».

L’hébreu aidera-t-il Frédéric au cours de sa difficile avancée dans la vie? On le suit dans son monologue intérieur, souvent comique. Dans sa tête, il dialogue avec Benjamin, le nom qu’il donne à Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, qui l’a «choisi» comme interlocuteur. Parfois, il rend visite à de vieilles voisines rescapées du nazisme, ce qui le fait réfléchir à une langue où die Lösung der Judenfrage (la solution de la question juive) de Theodor Herzl est devenu die Endlösung der Judenfrage (la solution finale de la question juive) de Hitler: «Comment s’y retrouver dans le monde quand il suffit d’ajouter trois lettres pour que la vie devienne la mort?» Et que faire avec les Arabes que personne ne veut voir en Israël?

En alternance, un narrateur suit les efforts du père, plein de bonne volonté, en échec constant dans l’approche de ce fils énigmatique. Le récit procède par bonds, bribes de roman familial, enregistrements sur le dictaphone. Ainsi, le roman dessine le territoire de Frédéric, coincé entre «la France» et «la Suisse», ses parents, et un ennemi mortel, insinué dans ses terres, son petit frère César. Tous veulent forcer sa forteresse intérieure, mais il ne se laissera pas faire. Frédéric est-il schizophrène? Peut-être. Trouvera-t-il le moyen d’unifier ses identités éparses? La fin le laisse espérer. Pour évoquer le désarroi de cet adolescent brillant, enfermé dans son mal-être, Denis Lachaud a su trouver un ton léger et inquiétant, qui sonne drôle et douloureux.