Commissaire à la pipe

Le trouble des «Mémoires de Maigret»

En commençant la lecture des «Mémoires», 35e Maigret, on peut être gêné par cette soudaine parole du grand taiseux. Mais le petit théâtre de marionnettes de Georges Simenon tourne à plein

Georges Simenon est mort à Lausanne il y a 30 ans, en septembre 1989. En cette «année Simenon», proclamée aussi en raison de l’anniversaire de l’esquisse de Maigret en 1929, chaque semaine, notre chroniqueur rend hommage à l’impérissable commissaire.

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En entamant la lecture des Mémoires de Maigret, j’ai eu comme une brève bouffée de panique. A l’entrée de ce livre différent, mon 33e Maigret au long de mon défi de l’été (les lire tous), j’ai presque été tenté de repousser ce «je» si étrange, cette brusque prise de parole de celui qui ne parle presque jamais.

Les Mémoires de Maigret constituent un chapitre particulier dans la geste de 75 romans. Georges Simenon avait demandé qu’il soit traité de façon spéciale, «peut-être avec un caractère bien choisi et assez grand», et avait souhaité que son nom n’apparaisse pas: il s’agirait, vraiment, des mémoires du personnage de fiction. Pour nombre de connaisseurs, à commencer par le biographe et expert Pierre Assouline, c’est leur Maigret favori.

Une interview de Pierre Assouline: «C’est le moment de découvrir Maigret»

Une peur face à cette parole

Pour ma part, j’ai eu peur, un temps, d’entendre Maigret soudain s’exprimer. Puis je me suis fait à ces aveux qui ressemblent tant au personnage. L’écrivain pousse l’amusement jusqu’à agiter la relation entre… l’auteur et sa créature – il décrit même les discussions de Maigret avec Simenon, devenu un ami, que Mme Maigret apprécie. Ce n’est plus de la mise en abyme, mais un joli petit théâtre de marionnettes que surplombe le romancier, créant sa propre frêle figurine face au massif enquêteur.

La méthode et la malice

Au fil des pages, le policier précise le cœur de sa méthode et, comme une conséquence, de son rapport à ses «clients», les malfrats et autres crapules. On y reviendra dans cette chronique. Surtout, pour le plaisir final, dans ces Mémoires, le conteur affirme que son double a décidé de mettre Maigret à la retraite de manière prématurée parce qu’il commençait «à en avoir assez du Quai des Orfèvres». «Mon Quai!», s’insurge Maigret. Un sommet de malice.

Par la suite, quand on reprend le cours des romans avec le nocturne Maigret au Picratt’s, on garde en tête ces confessions, comme une courte brèche intime dans notre relation au commissaire.


En bonus

Quand Maigret décrit l’écrivain qui le suit, afin de se renseigner sur ses méthodes:

«Je ne jetais que de petits coups d'oeil au jeune homme qui devait avoir dans les vingt-quatre ans, qui était maigre, les cheveux presque aussi longs que ceux du patron, et dont le moins que je puisse dire est qu'il ne paraissait douter de rien – et certainement pas de lui-même.»

Dans la nouvelle intégrale Maigret, volume 5, Omnibus.

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